La TROISIÈME 2020-2021 un séminaire de Patrick Valas depuis Paris vers Internet

Cette 1er Récréation du 22 mars 2020 a été enregistrée par le psychanalyste Jean Charmoille.

Comment devenir psychanalyste et le rester ?

« Comme je l’ai annoncé récemment, nous allons faire une lecture «appliquée» de la conférence que Lacan a donnée à Rome le 1e novembre 1974, intitulée : La Troisième. Je fais la promesse que quiconque, même ceux qui ne connaissent pas Lacan et qui trouvent qu’il est aussi illisible, qu’incompréhensible, à croire qu’il l’a fait exprès, pour ne pas donner prise au commerce culturel de notre temps, je leur promets qu’au terme de notre travail, ils seront à l’aise avec son enseignement, et plus du tout embarrassé de lui, comme peut l’être un poisson d’une pomme.
En effet, pour ce faire, Lacan use dans ses textes d’une dysorthographie calculée, d’un agrammatisme infernal, sans compter les 789 néologismes qu’il a élucubrés, par son maniement de « Lalangue » parlée.
Nous disposerons de la transcription de son texte, faite à partir de l’audio que j’ai eu la chance de pouvoir enregistrer à l’époque « in live ».

Chacun pourra ainsi noter ce qu’il a entendu, même s’il s’agit d’un seul mot, et le mettre au débat. Nous procéderons de la façon suivante :
À chaque session de ce séminaire, on commencera par écouter l’audio, pendant une dizaine de minutes, et de suite après nous ouvrirons la discussion.

Il ne s’agira pas d’un séminaire tenu ex-cathedra. Je fais juste ici une petite introduction.

A) La Troisième Pourquoi Lacan a-t’il donné ce titre à son intervention ?
Parce qu’il précise que c’est la 3e fois qu’il parle à Rome, dans un congrès, ici celui de l’École Freudienne de Paris (en 1974), qu’il appelle «monécole».

B) La première fois c’était en 1953, soit le moment où il ouvre son enseignement au public, alors qu’auparavant il le faisait chez lui, en le réservant à quelques privilégiés.
Son titre : Fonction et Champ de la Parole et du langage dans la psychanalyse

C) La deuxième fois date de décembre 1967, intitulée:
De Rome 1953 à Rome 1967 – Raison d’un échec Quel est cet échec ?

Parce que sa Proposition pour l’analyste de l’école (AE), d’octobre 1967 (soit 3 ans après sa création de l’École Freudienne de Paris (EFP) a été contestée dans son école et a même entrainé une scission où figuraient des psychanalystes de qualité, très proches de lui comme Piera-Aulagnier et François Perrier publiant plus tard son livre Chaussée d’Antin, qui a connu un grand succès. Finalement la proposition de Lacan, un peu modifiée est mise en acte en Décembre 1967. Cette insistance de Lacan pour aller à Rome en cas de crise et pour pouvoir y trouver une issue, n’est pas sans rappeler celle de Freud, venu à Rome plusieurs fois (non sans difficulté subjective pour lui), allant admirer Le Moïse de Michel-Ange sise en l’église Saint-Pierre aux liens.

En 1974 Lacan avait le projet de fonder un groupe italien, dont l’École serait le produit à partir de la mise en acte de la procédure de la passe.
Dans ce groupe il y avaient 3 analystes, tous analysants de Lacan. Armando Verdiglione (de Milan), Giacomo Contri (Milan) et Muriel Drazien (Rome). Ils espéraient tous les trois qu’une école lacanienne serait fondée à l’occasion du congrès de l’EPP en 1974.
Lacan a refusé, leur proposant justement de la fonder à partir de l’expérience de la passe.
Ils seraient tous les trois « passeurs » pour mettre en place cette procédure, ce qui n’a pas eu de suite… pour des raisons diversement valables. »


Patrick Valas, le 19 mars 2020, à Paris en confinement…

LE TRANSFERT

LE TRANSFERT N’EST PAS UN MOYEN, C’EST UN RÉSULTAT, contrairement à ce que pense la doxa, et les  psychanalystes ignorantins décidés de Lacan, mais pas de Freud forcément.En effet il ne faut pas confondre « l’amour » de transfert, qui est actuel, authentique et réel dans la cure, sans être pour autant la pâle reproduction d’un amour plus ancien de l’histoire du sujet.

L’amour pour le sujet est donc essentiellement un affect qui appartient pour chacun à son « Imaginaire spécifique », où Lacan loge le corps dans sa forme, au niveau du cercle de son nœud Borroméen, rejoignant Freud avançant que l’amour vient du corps. Moyennant dire à quelqu’un : « je t’aime » n’est pas différent que de lui dire « j’aime le ragoût de mouton ».

Chez le « parlêtre », le corps doit être distingué de « l’organisme vivant », que les sciences de la vie essayent d’explorer, en passant sous les représentations langagières, en sorte que « l’organisme vivant », dont nous ne savons pas grand chose, nous le manquons sans cesse , parce que nous ne savons rien de la vie. L’organisme vivant, se situe au niveau du Réel (R).  

Le transfert, proprement dit, relève du Symbolique, logé donc au niveau du cercle (S), du noeud borroméen. Lacan y place la mort, car en effet les signifiants de « lalangue » pénètrent et s’enracinent profondément dans le corps en animant et parasitant sa jouissance, mortifiant ainsi le corps. Le Transfert donc est à saisir comme un déplacement – c’est sa définition linguistique originaire, d’un point à un autre. Comme le TGV, peut vous conduire de Paris à Lyon en 2h1/2. Dans la psychanalyse, on peut dire qu’il y a un déplacement de la position du sujet d’un point « signifiant » de son historiole où il restait « fixé, épinglé », comme son symptôme qui se répète, et qui  le fait souffrir de son corps ou de son esprit, raison pour laquelle le sujet vient demander de faire une psychanalyse,  à un autre signifiant nouveau pour lui. Comme le dit Lacan : « c’est en repérant les amarres de son être à la chaine signifiante (puisque le désir est indestructible selon Freud) que le sujet peut changer le cours de son histoire ».

L’analyste intervient dans le discours que lui tient son analysant, où se découvre que « l’association libre » (bien mal nommée) car en réalité elle est plutôt une « association associée », selon une logique implacable, un « Automaton », dans lequel l’analyste introduit une « Tuché », une touche, soit une coupure, par l’interprétation qui joue de « l’équivoque signifiante », et non pas de l’explication, ni de la signification. Comment comprendre cela ? « Équivoque », ne veut pas  dire floue, vaseuse, comme on comprend ce terme habituellement.

L’équivoque de l’interprétation analytique est à entendre comme l’ouverture d’un carrefour, où une multiplicité de « sens giratoires » deviennent possibles pour l’analysant, comme un bougé par rapport à son « Symptôme » (Sinthome). À force de traverser ces carrefours, le sujet pendant son analyse, va apprendre à apprendre comment faire avec son Sinthome, en sorte qu’il conquiert un savoir nouveau, mieux même un « savoir-y-faire » avec lui. Ce qui peut lui rendre la vie un peu plus amie… La suite, lui appartient. Il peut vouloir devenir à son tour psychanalyste, en poussant le bouchon un petit peu plus loin,  mais ça c’est une autre histoire.

Patrick Valas, work in progress, le 15 aout 2019.

JACQUES LACAN Le Séminaire sur « L’Homme aux loups » (1952) notes d’un auditeur rédigées par Jacques-Alain Miller


REFOULEMENT ET VERITE

Nous avons étudié l’an dernier le cas Dora.

Cette étude nous a permis de prendre sur le sujet du transfert des vues nouvelles, que je résumerai ainsi – le transfert est lié à des anticipations subjectives chez l’analyste, tandis que le contretransfert peut être considéré comme la somme des préjugés de l’ analyste.

Nous abordons cette année un autre cas de Freud, celui de l’Homme aux loups. Il nous faut tenter de voir ce que signifie ce texte, et ce qu’il apporte.

L’Homme aux loups, quel est le personnage que nous dénommons ainsi ?
Une partie de son drame tient en ceci, que son insertion dans la société est, pour ainsi dire, désinserrée. Il faut noter qu’il fut très précocement séparé de tout ce qui pouvait, sur le plan social, constituer pour lui un modèle. Toute la suite de son histoire est à situer dans ce contexte.

Ce personnage présente un certain trouble névrotique, qui s’est trouvé qualifié d’état maniaco-dépressif – ce, avant que Freud ne le voit, et Freud n’adopte pas cette classification nosographique.
Selon lui, l’état que présente l’Homme aux loups doit être considéré comme suivant la guérison spontanée d’une névrose obsessionnelle.

Il convient encore de préciser qu’après l’analyse avec Freud, le sujet présenta un comportement psychotique. Freud a donc publié ce cas comme l’histoire d’une névrose infantile, névrose de l’enfance qui a eu des manifestations diverses et variées dans leur structure.

Sur quoi son observation est-elle centrée ? A y regarder de près, elle ; se concentre sur la recherche détaillée, passionnée, et, pourrait-on dire, contre les faits, de l’existence ou de la non-existence, d’événements traumatisants dans la prime enfance. Ses idées sur le sujet des événements traumatiques de la prime enfance, Freud les tira de son champ d’expérience, et il insiste souvent dans ses écrits sur la difficulté qu’il éprouva à les maintenir.

En effet, les tentatives ne manquèrent pas, au sein de son propre groupe même, pour en diminuer la portée, pour les rendre plus acceptables au commun. De là naquirent les scissions inaugurées par Jung et Adler.

Mais dès avant la déviation jungienne, dès le début de ses recherches sur l’hystérie, les histoires de séduction ou de viol s’avéraient avec trop de régularité fermement fantasmatique pour que l’on n’en fût pas frappé, bien que cela ne constituât pas, à vrai dire, une objection entièrement valable contre la réalité de ces événements traumatiques.

Une objection plus grave est le caractère stéréotypé de la scène primitive. Il s’agit toujours d’un coïtus a tergo . Il y a là quelque chose de très problématique. Plutôt que d’un événement réel, ne s’agirait-il pas d’un schéma, d’une image phylogénétique., ressurgissant dans la reviviscence imaginaire ? Voyez là-dessus le cinquième chapitre de l’observation. .

C’est là qu’il convient de rappeler ce qui est essentiel dans une analyse, à savoir que le sujet ne soit pas détourné de la réalisation pleine et entière de ce qui a été ce que nous devons appeler son histoire.

Qu’est-ce qu’une analyse ? – sinon ce qui doit permettre au sujet d’assumer pleinement ce qui a été sa propre histoire.
Or, dans l’analyse de l’Homme aux loups précisément, Freud n’a jamais pu obtenir à proprement parler du sujet, la réminiscence de la réalité, dans le passé, de la scène- cette scène autour de quoi tourne pourtant toute l’analyse.

Pour s’orienter dans ce débat, il faut, sur ce qu’est un événement, faire une distinction. La réalité de l’événement est une chose, mais ce n’est pas tout. Il y a quelque chose d’autre – l’historicité de l’événement.

De quoi s’agit-il ? De quelque chose de souple et de décisif, qui fut une impression chez le sujet, et qui domina, et qui s’avère nécessaire à expliquer la suite de son comportement. Et c’est cela qui demeure l’importance essentielle de la discussion à laquelle se livre Freud autour de l’événement traumatique initial. Cet événement ne fait donc pas l’objet d’une réminiscence du sujet. Il est reconstitué très indirectement à partir du rêve des loups. Et c’est Freud qui apprend au sujet à le lire.

Ce rêve se traduit comme un délire. Pour le traduire, il n’est que de l’inverser – Les loups me regardent immobiles – Je regarde une scène particulièrement agitée. On peut ajouter – Ces loups ont de belles queues – Gare à la mienne ! La lecture du rêve amène à la scène reconstruite, qui est ensuite assumée par le sujet.

Notez, à propos de l’interprétation, l’attention portée par Freud au travail du rêve. La signification d’un rêve se lit pour lui dans le travail d’élaboration, de transformation. Une fois reconstruit, l’événement traumatique permet de comprendre tout ce qui s’est passé ensuite, et tout ce qui est assumé par le sujet comme son histoire.

Il n’est pas inutile de se demander à ce propos – qu’est-ce que l’histoire ? L’histoire est-elle une dimension proprement humaine ?

Je réponds – l’histoire est de l’ordre de la vérité. C’est une vérité qui a cette propriété que le sujet qui l’assume en dépend dans sa constitution même de sujet. Et réciproquement, cette histoire dépend aussi du sujet lui-même, en tant qu’il la pense et repense à sa façon.

Demandons-nous maintenant ce qu’est l’expérience psychanalytique au regard de cette vérité. Une psychanalyse n’est-elle achevée que lorsque l’analysé est capable d’avoir pleine conscience de lui-même ?

Ce qu’exige l’expérience de Freud, est exactement ceci – que le sujet qui parle réalise, dans un certain champ qui est celui des rapports symboliques, une intégration difficile – celle de sa sexualité.

Sa sexualité est une réalité qui lui échappe en partie, dans la mesure même où il a échoué à symboliser d’une humaine certains rapports symboliques.
Cette intégration doit s’accomplir dans l’expérience en tant qu’elle se situe pour le sujet sur le plan de ce que nous appelons sa vérité, c’est-à-dire en tant qu’elle est une expérience, si l’on peut dire, en première personne.

Qu’en est-il s’agissant de l’Homme aux loups ? Pourquoi les séances n’apportent-elles rien pendant des mois et des années ?

C’est qu’il s’agit d’un sujet à proprement parler isolé, de par sa position de riche, d’un sujet dont le moi est un moi fort, comme l’est d’ailleurs tout moi
(…) dans l’autre.

J’ai parlé de l’intégration symbolique de la sexualité. En effet, la sexualité humaine requiert l’intervention d’un plan proprement culturel, pour autant que c’est par rapport au père que le sujet a à se situer. L’Homme aux loups passe pour ce faire par la phobie. Il y a intervention de l’animal. Entendons bien ce que cela signifie, dès lors que Freud allègue à ce propos le totémisme.

Cela signifie que le drame de l’OEdipe, qui est le drame du meurtre du père, passe par les rapports symboliques. Il s’agit de sublimation, dit-on. Mais qu’est-ce que la sublimation ? – sinon la socialisation des instincts.

Il y a refoulement. Certes, mais qu’est-ce que le refoulement ?

Disons que c’est l’exclusion, hors de la conscience, d’un certain (…) relationnel qui n’en continue pas moins à dominer le sujet. Une situation exclue de la conscience se trouve, par le refoulement, dotée d’une puissance d’attraction qui lui est propre, qui entraîne aveuglement et méconnaissance au niveau du système conscient subjectif. Tout ce qui est coordonné à cette situation tend à rejoindre la masse du refoulé.

C’est là ce qui constitue le système de l’inconscient, lequel a une inertie propre, et continue à attirer dans cette sphère d’amnésie tout ce qui y est connexe. C’est là ce qui gène la réalisation du sujet -comme, par exemple, ayant vécu telle situation œdipienne.

Or, tout cela est, chez un sujet névrosé, assez électivement localisé autour du rapport au père et à la mère c’est-à-dire autour du complexe d’OEdipe.

Il demeure qu’à côté de ses incidences sur la genèse des névroses, le complexe d’OEdipe a aussi une fonction normativante.

Jacques Lacan, sur la crise de la Psychanalyse

Jacques Lacan, sur la crise de la Psychanalyse

Entretien réalisé en 1974 par Emilio Granzotto pour le magazine italien Panorama et publié dans le numéro 428 du Magazine Littéraire en février 2004

On parle de plus en plus souvent de crise de la psychanalyse. Sigmund Freud, dit-on, est dépassé, la société moderne a découvert que son œuvre ne saurait suffire pour comprendre l’homme, ni pour interpréter à fond son rapport avec le monde.  

Jacques Lacan:

Ce sont des histoires.
En premier lieu, la crise.
Elle n’existe pas, il ne peut y en avoir.
La psychanalyse n’a pas tout à fait trouvé ses propres limites, pas encore.
Il y a encore tellement à découvrir dans la pratique et dans la connaissance.
En psychanalyse, il n’y a pas de solution immédiate, mais seulement la longue et patiente recherche des raisons. Deuxièmement, Freud.
Comment le juger dépassé alors que nous ne l’avons pas entièrement compris ?
Ce qui est certain, c’est qu’il nous a fait connaître des choses tout à fait nouvelles, qu’on n’aurait pas même imaginées avant lui.
Depuis les problèmes de l’inconscient à l’importance de la sexualité, de l’accès au symbolique à l’assujettissement aux lois du langage.
Sa doctrine a mis en question la vérité, c’est une affaire qui concerne tous et chacun personnellement.
C’est bien autre chose qu’une crise.
Je le répète : nous sommes loin de Freud.
Son nom a aussi servi à couvrir beaucoup de choses, il y a eu des déviations, les épigones n’ont pas toujours suivi fidèlement le modèle, il s’est créé des confusions.
Après sa mort en 1939, certains de ses élèves ont aussi prétendu exercer autrement la psychanalyse réduisant son enseignement à quelque formule banale : la technique comme rituel, la pratique restreinte au traitement du comportement, et comme moyen la réadaptation de l’individu à son milieu social.
C’est la négation de Freud, une psychanalyse de confort, de salon.
Il l’avait lui-même prévu.

Il y a trois positions intenables, disait-il, trois tâches impossibles : gouverner, éduquer, et exercer la psychanalyse.   

De nos jours, peu importe qui prend la responsabilité de gouverner, et tout le monde se prétend éducateur.
Quant aux psychanalystes, Dieu merci, ils prospèrent, comme les mages et guérisseurs.
Proposer aux gens de les aider signifie un succès assuré, et la clientèle se bousculant à la porte. La psychanalyse, c’est autre chose.

Quoi exactement ?  

Je la définis comme symptôme – révélateur du malaise de la civilisation dans laquelle nous vivons.
Certes, ce n’est pas une philosophie.
J’abhorre la philosophie, il y a tellement de temps qu’elle ne dit plus rien d’intéressant.
La psychanalyse n’est pas non plus une foi, et il ne me plait pas de l’appeler une science.
Disons que c’est une pratique, et qu’elle s’occupe de ce qui ne va pas. Terriblement difficile parce qu’elle prétend introduire dans la vie de tous les jours l’impossible, l’imaginaire. Elle a obtenu certains résultats jusqu’à présent, mais elle n’a pas encore de règles, et elle se prête à toutes sortes d’équivoques.
Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de quelque chose de totalement nouveau, soit au regard de la médecine, soit à celui de la psychologie et ses annexes.
Elle est aussi très jeune.
Freud est mort depuis trente-cinq ans à peine.
Son premier livre, L’Interprétation des rêves, a été publié en 1900, avec très peu de succès. Il s’en est vendu, je crois, trois cents exemplaires en quelques années.
Il avait peu d’élèves, qu’on prenait pour des fous, et pas même d’accord sur la façon de mettre en pratique et d’interpréter ce qu’ils avaient appris.

Qu’est-ce qui ne va pas, aujourd’hui dans l’homme ?  

C’est cette grande lassitude, la vie comme conséquence de la course au progrès.
Par la psychanalyse, les gens s’attendent à découvrir jusqu’où on peut aller en traînant cette lassitude.

Qu’est-ce qui pousse les gens à se faire analyser ? La peur.   

Quand il lui arrive des choses, même voulues par lui, des choses qu’il ne comprend pas, l’homme a peur.
Il souffre de ne pas comprendre, et petit à petit il tombe dans un état de panique.
C’est la névrose.
Dans la névrose hystérique, le corps devient malade de la peur d’être malade, et sans l’être en réalité.
Dans la névrose obsessionnelle, la peur met dans la tête des choses bizarres, des pensées qu’on ne peut contrôler, des phobies dans lesquelles les formes et les objets acquièrent des significations diverses et qui font peur.

Par exemple ?
Il arrive au névrosé de se sentir contraint par un besoin effrayant d’aller des dizaines de fois vérifier si un robinet est vraiment fermé, ou si une chose est bien à sa place, en sachant cependant avec certitude que le robinet est comme il doit être et que la chose est à la place où elle doit se trouver.
Il n’y a pas de pilules qui guérissent cela.
Il faut découvrir pourquoi cela vous arrive, et savoir ce que cela signifie.
Et la cure ?
Le névrosé est un malade qui se soigne avec la parole, et avant tout avec la sienne.

Il doit parler, raconter, s’expliquer lui-même.

Freud définit la psychanalyse comme l’assomption de la part du sujet de sa propre histoire, dans la mesure où elle est constituée par la parole adressée à un autre.  

La psychanalyse est le règne de la parole, il n’y a pas d’autre remède.
Freud expliquait que l’inconscient n’est pas tant profond qu’inaccessible à l’approfondissement conscient.
Et il disait que dans cet inconscient, celui qui parle est un sujet dans le sujet, transcendant le sujet.
La parole est la grande force de la psychanalyse.

Parole de qui ?
Du malade ou du psychanalyste.

En psychanalyse les termes « malade », « médecin », « remède » ne sont pas plus justes que les formules au passif qu’on adopte communément.

On dit : « se faire psychanalyser ».
C’est un tort.
Celui qui fait le vrai travail en analyse, c’est celui qui parle, le sujet analysant.
Même s’il le fait de la manière suggérée par l’analyste qui lui indique comment procéder, et l’aide par ses interventions.
Lui est aussi fournie une interprétation.
A première vue, elle semble donner un sens à ce que dit l’analysant.
En réalité, l’interprétation est plus subtile, tendant à effacer le sens des choses dont souffre le sujet.
Le but est de lui montrer à travers son propre récit que le symptôme, la maladie disons-le, n’a aucun rapport avec rien, qu’elle est privée de quelque sens que ce soit.
Même si en apparence elle est réelle, elle n’existe pas.
Les voies par lesquelles procède cet acte de la parole réclament beaucoup de pratique et une infinie patience.

La patience et la mesure sont les instruments de la psychanalyse.   

La technique consiste à savoir mesurer l’aide qu’on donne au sujet analysant.
Par conséquent, la psychanalyse est difficile.

Quand on parle de Jacques Lacan on associe inévitablement ce nom à une formule, le « retour à Freud ». Qu’est-ce que cela signifie ?  

Exactement ce qui est dit. La psychanalyse, c’est Freud.
Si l’on veut faire de la psychanalyse, il faut revenir à Freud, à ses termes et à ses définitions, lus et interprétés au sens littéral. J’ai fondé à Paris une Ecole freudienne précisément dans ce but.

Il y a vingt ans et plus que j’expose mon point de vue : retourner à Freud signifie simplement dégager le terrain des déviations et des équivoques de la phénoménologie existentielle par exemple, comme du formalisme institutionnel des sociétés psychanalytiques, en reprenant la lecture de l’enseignement de Freud selon les principes définis et énumérés à partir de son travail.
Relire Freud veut dire seulement relire Freud.
Qui ne le fait pas, en psychanalyse, utilise une formule abusive.
Mais Freud est difficile.
Et Lacan, dit-on, le rend carrément incompréhensible.

A Lacan on reproche de parler et surtout d’écrire de telle manière que seulement très peu d’adeptes puissent espérer comprendre.  

Je le sais, on me tient pour un obscur qui cache sa pensée dans des rideaux de fumée.
Je me demande pourquoi.
A propos de l’analyse, je répète avec Freud que c’est « le jeu intersubjectif à travers lequel la vérité entre dans le réel ».
N’est-ce pas clair ?
Mais la psychanalyse n’est pas une affaire pour enfants.
Mes livres sont définis comme incompréhensibles.
Mais pour qui ?
Je ne les ai pas écrits pour tout le monde, pour qu’ils soient compris par tous.
Au contraire, je ne me suis jamais moindrement occupé de complaire à quelque lecteur que ce soit.
J’avais des choses à dire et je les ai dites.
Il me suffit d’avoir un public qui lit.
S’il ne comprend pas, patience.
Quant au nombre de lecteurs, j’ai eu plus de chance que Freud.
Mes livres sont même trop lus, j’en suis étonné.

Je suis aussi convaincu que dans dix ans au maximum, celui qui me lira me trouvera tout à fait transparent, comme un beau verre de bière.   

Peut-être dira-t-on alors : « Ce Lacan, quelle banalité ! »
Quelles sont les caractéristiques du lacanisme ?
C’est un peu tôt pour le dire, au moment où le lacanisme n’existe pas encore.
On en sent à peine l’odeur, comme un pressentiment.
Lacan, en tous les cas, est un monsieur qui pratique depuis au moins quarante ans la psychanalyse, et qui depuis autant d’années l’étudie.
Je crois dans le structuralisme et dans la science du langage.
J’ai écrit dans mon livre que « ce à quoi nous ramène la découverte de Freud c’est l’énormité de l’ordre dans lequel nous sommes entrés, auquel nous sommes, si l’on peut s’exprimer ainsi, nés une seconde fois, en sortant de l’état appelé à juste titre infans, sans parole ».

L’ordre symbolique sur quoi Freud a fondé sa découverte est constitué par le langage comme moment du discours universel concret.   

C’est le monde de la parole qui crée le monde des choses, initialement confuses dans tout ce qui est en devenir.
Il n’y a que les paroles pour donner un sens accompli à l’essence des choses.
Sans les paroles, rien n’existerait.

Que serait le plaisir sans l’intermédiaire de la parole ?  

Mon idée est que Freud, en énonçant dans ses premières œuvres – L’Interprétation des rêves, Au-delà du principe du plaisir, Totem et tabou – les lois de l’inconscient, a formulé, en précurseur, les théories avec lesquelles quelques années plus tard Ferdinand de Saussure aurait ouvert la voie à la linguistique moderne.

Et la pensée pure ? Elle est soumise comme tout le reste aux lois du langage.   

Il n’y a que les paroles qui puissent l’engendrer et lui donner consistance.
Sans le langage l’humanité ne ferait pas un pas en avant dans les recherches de la pensée.
C’est le cas de la psychanalyse.
Quelle que soit la fonction qu’on lui attribue, agent de guérison, de formation, ou de sondage, il n’y a qu’un seul médium dont on se serve : la parole du patient.
Et toute parole mérite réponse.
L’analyse en tant que dialogue, donc.
Il y a des gens qui l’interprètent plutôt comme un succédané de la confession.
Mais quelle confession ?
Au psychanalyste on confesse un beau néant.
On se laisse aller à lui dire, simplement, tout ce qui vous passe par la tête.
Des paroles, précisément.

La découverte de la psychanalyse, c’est l’homme comme animal parlant.   

Il appartient à l’analyste d’ordonner les paroles qu’il entend et de leur donner un sens, une signification.
Pour faire une bonne analyse, il faut l’accord, l’entente entre l’analysant et l’analyste.
A travers le discours de l’un, l’autre cherche à se faire une idée de ce dont il s’agit, et de trouver au-delà du symptôme apparent le nœud difficile de la vérité.
L’autre fonction de l’analyste est d’expliquer le sens des paroles pour faire comprendre au patient ce qu’on peut attendre de l’analyse.
C’est un rapport d’extrême confiance.
Plutôt un échange, dans lequel l’important est que l’un parle et l’autre écoute.
Aussi le silence.
L’analyste ne pose pas de question et n’a pas d’idées.
Il ne donne que les réponses qu’il veut bien donner aux questions que suscite son envie.
Mais à la fin des fins, l’analysant va toujours où l’analyste le mène.
Vous venez de parler de la cure.

Y a-t-il possibilité de guérir ?   

Sort-on de la névrose ?
La psychanalyse réussit quand elle déblaie le terrain, sort du symptôme, sort du réel.
C’est-à-dire lorsqu’elle parvient à la vérité.
Pouvez-vous énoncer le même concept d’une manière moins lacanienne ?
J’appelle symptôme tout ce qui vient du réel.
Et le réel, tout ce qui ne va pas, qui ne fonctionne pas, qui s’oppose à la vie de l’homme et à l’affrontement de sa personnalité. Le réel revient toujours à la même place.
Vous le retrouverez toujours là, avec les mêmes semblants.
Les scientifiques ont beau dire que rien n’est impossible dans le réel.
Il faut un sacré toupet pour affirmer des choses de ce genre, ou bien, comme je le soupçonne, la totale ignorance de ce qu’on fait et dit.
Le réel et l’impossible sont antithétiques, ils ne peuvent aller ensemble.
L’analyse pousse le sujet vers l’impossible, elle lui suggère de considérer le monde comme il est vraiment, c’est-à-dire imaginaire, sans signification.
Tandis que le réel, comme un oiseau vorace, ne fait que de se nourrir de choses sensées, d’actions qui ont un sens.
On entend répéter qu’il faut donner un sens à ceci et cela, à ses propres pensées, à ses propres aspirations, aux désirs, au sexe, à la vie.

Mais de la vie nous ne savons rien de rien.   

Les savants s’essoufflent à nous l’expliquer.
Ma peur est que par leur faute, le réel, cette chose monstrueuse qui n’existe pas, finisse par prendre, par l’emporter.
La science se substitue à la religion, et elle est autrement plus despotique, obtuse et obscurantiste.
Il y a un dieu-atome, un dieu-espace, etc.

Si la science gagne ou la religion, la psychanalyse est finie.  

De nos jours, quel rapport y a-t-il entre la science et la psychanalyse ?

Pour moi, la seule science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la science-fiction.   

L’autre, l’officielle, qui a ses autels dans les laboratoires, avance à tâtons, sans juste milieu.
Et elle commence même à avoir peur de son ombre.
Il semble que vienne pour les savants le moment de l’angoisse.
Dans leurs laboratoires aseptiques, roulés dans leurs blouses empesées, ces vieux bambins qui jouent avec des choses inconnues, en fabriquant des appareils toujours plus compliqués et en inventant des formules toujours plus obscures, commencent à se demander ce qui pourra advenir demain, ce que ces recherches toujours nouvelles finiront par amener.
Enfin ! dis-je.
Et s’il était trop tard ?
Les biologistes se le demandent maintenant, ou les physiciens, les chimistes.
Pour moi, ils sont fous.
Alors qu’ils sont déjà en train de changer la face de l’univers, il leur vient à l’esprit seulement à présent de se demander si par hasard ça ne peut pas être dangereux.
Et si tout sautait ?

Si les bactéries élevées si amoureusement dans les blancs laboratoires se transformaient en ennemis mortels ? Si le monde était balayé par une horde de ces bactéries avec toute la merde qui l’habite à commencer par ces savants des laboratoires ?  

Aux trois positions impossibles de Freud, gouvernement, éducation, psychanalyse, j’en ajouterai une quatrième, la science.   

A ceci près, que les savants ne savent pas que leur position est insoutenable.
Voilà une vision assez pessimiste de ce qu’on appelle progrès.
Non, c’est tout autre chose.

Je ne suis pas pessimiste.  

Il n’arrivera rien.
Pour la simple raison que l’homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire lui-même.
Personnellement, je trouverais merveilleux un fléau total produit pour l’homme.
Ce serait la preuve qu’il est arrivé à faire quelque chose avec ses mains, sa tête, sans interventions divine, naturelle ou autres.
Toutes ces belles bactéries suralimentées pour l’amusement, répandues à travers le monde comme les sauterelles de la Bible, signifieraient le triomphe de l’homme.
Mais ça n’arrivera pas.
La science traverse heureusement sa crise de responsabilité, tout rentrera dans l’ordre des choses, comme on dit. Je l’ai annoncé : le réel prendra l’avantage, comme toujours.
Et nous serons, comme toujours foutus.
Autre paradoxe de Jacques Lacan.

On vous reproche, outre la difficulté de la langue et l’obscurité des concepts, les jeux de mots, les plaisanteries de langage, les calembours à la française, et justement, les paradoxes.   

Celui qui vous écoute ou qui vous lit a le droit de se sentir désorienté.
Je ne plaisante pas en fait, je dis des choses très sérieuses.
Je me sers seulement de la parole comme les savants dont j’ai parlé de leurs alambics et de leurs montages électroniques. Je cherche à me référer toujours à l’expérience de la psychanalyse.

Vous dites : le réel n’existe pas.   

Mais l’homme moyen sait que le réel c’est le monde, tout ce qui l’entoure, qu’il voit à l’œil nu, touche.
Débarrassons-nous aussi de cet homme moyen qui, tout d’abord, n’existe pas.
Ce n’est qu’une fiction statistique.
Il existe des individus, c’est tout.
Quand j’entends parler d’homme de la rue, d’enquêtes doxa, de phénomènes de masse et de choses de ce genre je pense à tous les patients que j’ai vus passer sur le divan en quarante années d’écoute.
Aucun, en quelque mesure, n’est semblable à l’autre, aucun n’a les mêmes phobies, les mêmes angoisses, la même façon de raconter, la même peur de ne pas comprendre.
L’homme moyen, qui est-ce ?
Moi, vous, mon concierge, le président de la République ?
Nous parlions de réel, du monde que nous voyons tous.
Justement.
La différence entre le réel, c’est-à-dire ce qui ne va pas et le symbolique, l’imaginaire, c’est-à-dire la vérité, c’est que le réel, c’est le monde.
Pour constater que le monde n’existe pas, qu’il n’y en a pas, il suffit de penser à toutes les banalités qu’une infinité d’imbéciles croient être le monde.
Et j’invite mes amis de Panorama, avant de m’accuser de paradoxe, à bien réfléchir sur ce qu’ils ont lu à peine.
On dirait que vous êtes toujours plus pessimiste.
Ce n’est pas vrai.

Je ne me range ni parmi les alarmistes, ni parmi les angoissés. Malheur au psychanalyste qui n’aurait pas dépassé le stade de l’angoisse.   

C’est vrai, il y a autour de nous des choses horripilantes et dévorantes, comme la télévision par laquelle une grande partie de nous est régulièrement phagocytée.
Mais ce n’est que parce qu’il existe des gens qui se laissent phagocyter, qui s’inventent même un intérêt pour ce qu’ils voient.
Et puis il y a d’autres trucs monstrueux autrement dévorants : les fusées qui vont sur la lune, les recherches au fond des océans, etc.
Toutes choses qui dévorent.
Mais il n’y a pas de quoi en faire un drame.
Je suis certain que lorsque nous en aurons assez des fusées, de la télévision et de toutes leurs maudites recherches à vide, nous trouverons autre chose de quoi nous occuper.

C’est une réviviscence de la religion, n’est-ce pas ? Et quel meilleur monstre dévorant que la religion ?   

C’est une fête continuelle, de quoi se divertir pour des siècles comme cela a déjà été démontré.
Ma réponse à tout cela, c’est que l’homme a toujours su s’adapter au mal.
Le seul réel qu’on puisse concevoir, auquel nous avons accès est justement celui-ci, il faudra bien s’en faire une raison : donner un sens aux choses, comme nous disions.
Autrement, l’homme n’aurait pas d’angoisse, Freud ne serait pas devenu célèbre, et je serais professeur de lycée.
Les angoisses sont-elles toujours de cette nature ou existe-t-il des angoisses liées à certaines conditions sociales, à certaine époque historique, à certaines latitudes ?
L’angoisse du savant qui a peur de ses découvertes peut sembler récente.
Mais que savons-nous de ce qui est arrivé dans d’autres temps ?
Des drames des autres chercheurs ?

L’angoisse de l’ouvrier esclave de la chaîne de montage comme d’une rame de galère, c’est l’angoisse d’aujourd’hui. Ou, plus simplement, elle est liée aux définitions et paroles d’aujourd’hui.  

Mais qu’est-ce que l’angoisse pour la psychanalyse ?
Quelque chose qui se situe au-dehors de notre corps, une peur, mais de rien, que le corps, esprit compris, puisse motiver.
La peur de la peur en somme.
Beaucoup de ces peurs, beaucoup de ces angoisses, au niveau où nous les percevons ont affaire avec le sexe.
Freud disait que la sexualité, pour l’animal parlant qui s’appelle homme, est sans remède et sans espoir.
Une des tâches de l’analyste est de trouver dans la parole du patient le rapport entre l’angoisse et le sexe, ce grand inconnu.
Maintenant qu’on distribue le sexe à tous les tournants, sexe au cinéma, sexe au théâtre, à la télévision, dans les journaux, dans les chansons, sur les plages, on entend dire que les gens sont moins angoissés par les problèmes liés à la sphère sexuelle. Les tabous sont tombés, dit-on, le sexe ne fait plus peur.

La sexomanie envahissante n’est qu’un phénomène publicitaire.   

La psychanalyse est une chose sérieuse qui concerne, je le répète, une relation strictement personnelle entre deux individus : le sujet et l’analyste.

Il n’existe pas de psychanalyse collective comme il n’y a pas des angoisses ou des névroses de masse.  

Que le sexe soit mis à l’ordre du jour et exposé au coin des rues, traité comme un quelconque détergent dans les carrousels télévisés, ne comporte aucune promesse de quelque bénéfice.
Je ne dis pas que ce soit mal.
Il ne suffit certainement pas à traiter les angoisses et les problèmes particuliers.
Il fait partie de la mode, de cette feinte libéralisation qui nous est fournie, comme un bien accordé d’en haut, par la soi-disant société permissive.
Mais il ne sert pas au niveau de la psychanalyse.

Fondation par Patrick Valas

Fondation de la Psychanalyse.
Toute fondation repose sur un vide qu’elle cerne, pour souligner que l’Origine d’une création est toujours énigmatique. 
C’est en ces termes pourtant que Jacques Lacan a fondée son École Freudienne de Paris (EFP), en 1964 : 
« Je fonde — aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique — l’École française de psychanalyse, dont j’assurerai, pour les quatre ans à venir dont rien dans le présent ne m’interdit de répondre, personnellement la direction ». 
Il l’appelait familièrement « monécole » ! 
Ce « Je » prononcé par lui, vaut d’être interrogé, parce que Lacan ne méconnaissait pas que « Je » est impossible à dire dans la psychanalyse. 
Il l’écrit explicitement dans son texte « Subversion du sujet et dialectique du sujet dans l’inconscient freudien »( 1960), il faut rappeler que ce texte a été réécrit par Lacan et figure ainsi dans Écrits publié en 1966. 
En le lisant on va de surprise en équivoque, comme l’indiquait Lacan en précisant que si la parole est pleine de malentendu, l’écrit est confusionnel. 
« À cet égard avancer que contrairement au dicton populaire, une lettre, c’est une parole qui vole. 
Les paroles restent en effet, même quand personne ne s’en souvient plus ». 
Il contredit donc « cette formule de la sagesse des Nations que les paroles s’envolent et les écrits restent »(sic Lacan).
Des psychanalystes (pas tous heureusement) aujourd’hui oubliant ce dire de Lacan, se font les éditeurs acharnés leurs propres élucubrations écrites (que très peu de personnes lisent ou même achètent), croyant que l’écrit primerait sur la parole et oubliant par là que la psychanalyse ne repose « essentiellement » que sur la parole. 
L’expérience pourtant prouve ceci, que l’inconscient «structuré comme un langage », est justement ce que le sujet n’oublie jamais (même s’il n’en a pas la maitrise), puisque «c’est son seul lot de savoir » acquis dés les premiers jours, plongé qu’il était dans le bain de « lalangue » familiale, et qui peut lui assurer par la suite de «retrouver dans le parler, ce qu’il lui faut de jouissance pour que l’histoire continue »(sic Lacan). 
En effet par la parole, il peut repérer les amarres de son être à la chaîne signifiante, qui conditionne son désir et changer ainsi le cours de son histoire. 
Alors ce «Je »de la psychanalyse » impossible à dire quel est-il ? 
C’est le sujet forclos par le discours de la science moderne, coupée des mythes et des savoirs anciens, séparés de leurs racines sexuelles. 
Comme cela est la suite, le sujet forclos de la science fait retour dans le Réel. 
D’où son approche par Lacan qui parle de« fente » (à la Fontana), dont se définit la structure même de « l’être » qui ne peut se saisir qu’en éclair, à l’instar de celui d’un battement de cils.
« Que suis-Je ? 
Je suis à la place d’où se vocifère que l’univers est un défaut dans la pureté du Non-Etre. 
Et ceci non pas sans raison, car à se garder, cette place fait languir l’Etre lui-même. 
Elle s’appelle la Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers. 
En ai-je donc la charge ? — Oui sans doute », etc… » 
J. Lacan, in Subversion du sujet et dialectique du sujet, Écrits, Seuil 1966. 
Cahun caha, cette École a vécu son temps de 1964 à janvier 1980, où elle fut dissoute par Lacan. 
Beaucoup de membres de cette école, ont découvert alors, non sans s’y opposer, qu’il fallait comprendre que Lacan pouvait prononcer (de vive voix et par écrit) la dissolution de son « École » au nom de ce que la psychanalyse devait être, en la distinguant de l’Association (Loi de 1901) qui lui donnait un support institutionnel légal. 
Il s’en expliquait très bien : Il considérait que son invention d’une procédure de la « passe de l’analysant à l’analyste, pour en savoir un peu plus, était un échec ». 
Que de toute façon, lui qui l’enseignait de 1953 à 1980, affirmait que la psychanalyse « était intransmissible ». 
Son moment de conclure l’amenait à décider de dissoudre «Monécole », borroméennement !
Il suffisait que l’un s’en aille (lui et d’autres déjà avant lui), et tout se défaisait, mais lui en précisant qu’il n’était pas infaillible. 
Ainsi « La foule » dont il souhaitait faire un corps, se dispersait. 
Respectant les règlements du monde, en septembre 1980, L’EFP, fut dissoute démocratiquement. 
Lacan annonçait alors qu’il voulait reprendre l’expérience 
« pour faire la même chose mais autrement ». 
Il déposa avec Gloria Gonzales les statuts d’une nouvelle association nommée « La Cause Freudienne », à la Préfecture de Police de Paris. 
Elle était ouverte aux « Milles », qui lui avaient écrit sur sa demande, vouloir poursuivre avec lui et à qui il avait répondu. 
Cette météore est retombée trop vite dans les ténèbres. 
On ne sait pas ce qu’elle est devenue. 

Patrick Valas, le 9 mai 2019.

PS : J’ai reçu récemment de nouvelles archives qui vont me permettre de mieux comprendre ce qui s’est passé dans cette dite « foule lacanienne », parce qu’elle est très jalouse de ce « Label Lacan ».
Chacun et chacune, des parlêtres qui en sont, pense avoir l’exclusivité de son usage.
Beaucoup de cris et de fureur pour rien, et surtout beaucoup de mensonges, voire de démentis du Réel, avec le cortège des « falsus »qui en sont la conséquence logique.

Jacques Lacan: l’Imaginaire, le Réel, le Symbolique

Cette conférence « Le symbolique, l’imaginaire et le réel » fut prononcée le 8 juillet 1953 pour ouvrir les activités de la Société française de Psychanalyse. Cette version est annoncée dans le catalogue de la Bibliothèque de l’e.l.p. comme version J.L.

Il existe plusieurs autres versions sensiblement différentes à certains endroits, dont une parue dans le Bulletin de l’Association freudienne.

Mes bons Amis,


Vous pouvez voir que pour cette première communication dite « scientifique » de notre nouvelle Société, j’ai pris un titre qui ne manque pas d’ambition. Aussi bien commencerai-je d’abord par m’en excuser, vous priant de considérer cette communication dite scientifique, plutôt comme, à la fois, un résumé de points de vue que ceux qui sont ici, ses élèves, connaissent bien, avec lesquels ils sont familiarisés depuis déjà deux ans par son enseignement, et aussi comme une sorte de préface ou d’introduction à une certaine orientation d’étude de la psychanalyse.
En effet, je crois que le retour aux textes freudiens qui ont fait l’objet de mon enseignement depuis deux ans, m’a – ou plutôt, nous a, à tous qui avons travaillé ensemble, donné l’idée toujours plus certaine qu’il n’y a pas de prise plus totale de la réalité humaine que celle qui est faite par l’expérience freudienne et qu’on ne peut pas s’empêcher de retourner aux sources et à appréhender ces textes vraiment en tous les sens du mot.

On ne peut pas s’empêcher de penser que la théorie de la psychanalyse (et en même temps la technique qui ne forment qu’une seule et même chose) n’ait subi une sorte de rétrécissement, et à vrai dire de dégradation.

C’est qu’en effet, il n’est pas facile de se maintenir au niveau d’une telle plénitude.

Par exemple, un texte comme celui de « l’homme aux loups », je pensais le prendre ce soir pour base et pour exemple de ce que j’ai à vous exposer.

Mais j’en ai fait toute la journée d’hier une relecture complète ; J’avais fait là-dessus un séminaire l’année dernière.

Et j’ai eu tout simplement le sentiment qu’il était tout à fait impossible ici de vous en donner une idée, même approximative ; et que mon séminaire de l’année dernière, je n’avais qu’une chose à faire : le refaire l’année prochaine.
Car ce qui m’est apparu dans ce texte formidable, après le travail et le progrès que nous avons faits cette année autour du texte de « l’Homme aux rats », me laisse à penser que ce que j’avais sorti l’année dernière comme principe, comme exemple, comme type de pensée caractéristique fournis par ce texte extraordinaire était littéralement une simple « approche », comme on dit en langage anglo-saxon ; autrement dit un balbutiement.

De sorte qu’en somme, j’y ferai peut-être incidemment une brève allusion, mais j’essaierai surtout, tout simplement, de dire quelques mots sur ce que veut dire la position d’un tel problème ; sur ce que veut dire la confrontation de ces trois registres qui sont bien les registres essentiels de la réalité humaine, registres très distincts et qui s’appellent :

le symbolisme*,l’imaginaire et le réel.
Une chose d’abord qui est évidemment frappant et ne saurait nous échapper ; à savoir qu’il y a, dans l’analyse, toute une part de réel chez nos sujets, précisément qui nous échappe ; qui n’échappait pas pour autant à Freud quand il avait à faire à chacun de ses patients.

Mais, bien entendu, si ça ne lui échappait pas, c’était tout aussi hors de sa prise et de sa portée.

On ne saurait être trop frappé du fait, de la façon dont il parle de son « homme aux rats », distinguant entre « ses personnalités ».

C’est là-dessus qu’il conclut : « La personnalité d’un homme fin, intelligent et cultivé », il la met en contraste avec les autres personnalités auxquelles il a eu à faire.

Si cela est atténué quand il parle de son « homme aux loups », il en parle aussi.

Mais, à vrai dire, nous ne sommes pas forcés de contresigner (3)toutes ses appréciations.

Il ne semble pas qu’il s’agisse dans « l’homme aux loups » de quelqu’un d’aussi grande classe.

Mais il est frappant, il l’a mis à part comme un point particulier.

Quant à sa « Dora », n’en parlons pas ; tout juste si on ne peut pas dire qu’il l’a aimée.
Il y a donc là quelque chose qui, évidemment, ne manque pas de nous frapper et qui, en somme, est quelque chose à quoi nous avons tout le temps à faire. Et je dirai que cet élément direct, cet élément de pesée, d’appréciation de la personnalité est quelque chose d’assez <texte manque> à quoi nous avons affaire sur le registre morbide, d’une part, et même sur le registre de l’expérience analytique avec des sujets qui ne tombent pas absolument sous le registre morbide ; c’est quelque chose qu’il nous faut toujours, en somme, réserver et qui est particulièrement présent à notre expérience à nous autres qui sommes chargés de ce lourd fardeau de faire le choix de ceux qui se soumettent à l’analyse dans un but didactique.
Qu’est-ce que nous dirons en somme, au bout du compte ?

Quand nous parlons, au terme de notre sélection, si ce n’est que tous les critères qu’on invoque (« faut-il de la névrose pour faire un bon analyste ?

Un petit peu ?

Beaucoup ?

Sûrement pas : pas du tout ? ».

Mais en fin de compte, est-ce que c’est ça qui nous guide dans un jugement qu’aucun texte ne peut définir, et qui nous fait apprécier les qualités personnelles, cette réalité ?

et qui s’exprime en ceci : qu’un sujet a de l’étoffe ou n’en a pas ; qu’il est, comme disent les Chinois, (« She-un-ta ») ? ou « homme de grand format », ou (« Sha-ho-yen ») « un homme de petit format » ?

C’est quelque chose dont il faut bien dire que c’est ce qui constitue les limites de notre expérience.

Que c’est en ce sens qu’on peut dire, pour poser la question de savoir qu’est-ce qui est mis en jeu dans l’analyse : 

Qu’est-ce que c’est ?

Est-ce ce rapport réel au sujet, à savoir selon une certaine façon et selon nos mesures de reconnaître ? 

Est-ce cela à quoi nous avons à faire dans l’analyse ? 

Certainement pas. 

C’est incontestablement autre chose.

Et c’est bien là la question que nous nous posons sans cesse et que se posent tous ceux qui essaient de donner une théorie de l’expérience analytique. Qu’est-ce que c’est que cette expérience singulière entre toutes, qui va apporter chez ces sujets des transformations si profondes ? 

Et que sont-elles ? Quel en est le ressort ?
Tout ceci, l’élaboration de la doctrine analytique depuis des années est faite pour répondre à cette question. Il est certain que l’homme du commun public ne semble pas s’étonner autrement de l’efficacité de cette expérience qui se passe toute entière en paroles, et d’une certaine façon, dans le fond ; il a bien raison puisqu’en effet, elle marche, et que, pour l’expliquer, il semblerait que nous n’ayons d’abord qu’à démontrer le mouvement en marchant.

Et déjà « parler » c’est s’introduire dans le sujet de l’expérience analytique. C’est bien là, en effet, qu’il convient de procéder et de savoir ; d’abord de poser la question :

« Qu’est-ce que la parole ? » c’est-à-dire le « symbole ».
À la vérité, ce à quoi nous assistons, c’est plutôt un évitement de cette question.

Et, bien entendu, ce que nous constatons c’est qu’à la rétrécir cette question, à vouloir ne voir dans les éléments et les ressorts proprement techniques de l’analyse que quelque chose qui doit arriver, par une série d’approches, à modifier les conduites, les ressorts, les coutumes du sujet, nous aboutissons très vite à un certain nombre de difficultés et d’impasses, non pas certes au point de leur trouver une place dans l’ensemble d’une considération totale de l’expérience analytique ; mais à aller dans ce sens, nous allons toujours plus vers un certain nombre d’opacités qui s’opposent à nous et qui tendent à transformer dès lors l’analyse en quelque chose, par exemple, qui apparaîtra comme beaucoup plus irrationnel que cela n’est réellement.
Il est très frappant de voir combien de récents et récemment venus à l’expérience analytique se sont produits, dans leur première façon de s’exprimer sur leur expérience, en posant la question du caractère irrationnel de cette analyse, alors qu’il semble qu’il n’y a peut-être pas, au contraire, de technique plus transparente.
Et, bien sûr, tout va dans ce sens.

Nous abondons dans un certain nombre de vues psychologiques plus ou moins partielles du sujet patient ; nous parlons de sa « pensée magique » ; nous parlons de toutes sortes de registres qui ont incontestablement leur valeur et sont rencontrés de façon très vive par l’expérience analytique.

De là à penser que l’analyse elle-même joue dans un certain registre, bien sûr, dans la pensée magique, il n’y a qu’un pas, vite franchi quand on ne part pas et ne décide pas de se tenir tout d’abord à la question primordiale :

« Qu’est-ce que cette expérience de la parole » et, pour tout dire, de poser en même temps la question de l’expérience analytique, la question de l’essence et de l’échange de la parole.
Je crois que ce dont il s’agit c’est de partir de ceci :
Partons de l’expérience, telle qu’elle nous est d’abord présentée dans les premières théories de l’analyse : qu’est-ce que ce « névrosé » à qui nous avons affaire par l’expérience analytique ?

Qu’est-ce qui va se passer dans l’expérience analytique ?

Et ce passage du conscient à l’inconscient ?

Et quelles sont les forces qui donnent à cet équilibre une certaine existence ?Nous l’appelons le principe du plaisir.
Pour aller vite nous dirons avec M. de Saussure que « le sujet hallucine son monde », c’est-à-dire que ses illusions ou ses satisfactions illusoires ne pouvaient être de tous les ordres. Il va leur faire suivre un autre ordre évidemment que celles de ses satisfactions qui trouvent leur objet dans le réel pur et simple.

Jamais un symptôme n’a apaisé la faim ou la soif d’une façon durable, hors de l’absorption d’aliments qui les satisfont.

Même si une baisse générale du niveau de la vitalité peut répondre, dans les cas limites, par exemple l’hibernage naturel ou artificiel.

Tout ceci n’est concevable que comme une phase qui ne saurait bien entendu durer, sauf à entraîner des dommages irréversibles.
La réversibilité même des troubles névrotiques implique que l’économie des satisfactions qui y étaient impliquées fussent d’un autre ordre, et infiniment moins liées à des rythmes organiques fixes, quoique commandant bien entendu une partie d’entre eux.

Ceci définit la catégorie conceptuelle qui définit cette sorte d’objets.

C’est justement celle que je suis entrain de qualifier : « l’imaginaire », si l’on veut bien y reconnaître toutes les implications qui lui conviennent.
À partir de là, il est tout à fait simple, clair, facile, de voir que cet ordre de satisfaction imaginaire ne peut se trouver que dans l’ordre des registres sexuels.(7)

Tout est donné là, à partir de cette sorte de condition préalable de l’expérience analytique.

Et il n’est pas étonnant, encore que, bien entendu, des choses aient dû être confirmées, contrôlées, inaugurées, dirais-je, par l’expérience, qu’une fois l’expérience faite les choses paraissent d’une parfaite rigueur.
Le terme « libido » est une notion qui ne fait qu’exprimer cette notion de réversibilité qui implique celle d’équivalence, d’un certain métabolisme des images ; pour pouvoir penser cette transformation, il faut un terme énergétique à quoi a servi le terme de libido.

Ce dont il s’agit, c’est bien entendu, quelque chose de complexe.

Quand je dis « satisfaction imaginaire », ce n’est évidemment pas le simple fait que Démétrios a été satisfait du fait d’avoir rêvé qu’il possédait la prêtresse courtisane… encore que ce cas n’est qu’un cas particulier dans l’ensemble…

Mais c’est quelque chose qui va beaucoup plus loin et est actuellement recoupé par toute une expérience qui est l’expérience que les biologistes évoquent concernant les cycles instinctuels, très spécialement dans le registre des cycles sexuels et de la reproduction ; à savoir que, mises à part les études encore plus ou moins incertaines et improbables concernant les relais neurologiques dans le cycle sexuel, qui ne sont pas ce qu’il y a de plus solide dans leurs études, il est démontré que ces cycles chez les animaux eux-mêmes <texte manque> ils n’ont pas trouvé d’autres termes que le mot même qui sert à désigner les troubles et les ressorts primaires sexuels des symptômes chez nos sujets, à savoir le « déplacement ».
Ce que montre l’étude des cycles instinctuels chez les animaux, c’est précisément leur dépendance d’un certain nombre de déclencheurs, de mécanismes de déclenchement qui sont essentiellement d’ordre imaginaire, et qui sont ce qu’il y a de plus intéressant dans les études du cycle instinctuel, à savoir que leur limite, leur définition, la façon de les préciser
fondées sur la mise à l’épreuve d’un certain nombre de leurres <texte manque> jusqu’à une certaine limite d’effacement, sont susceptibles de provoquer chez l’animal cette sorte de mise en érection de la partie du cycle du comportement sexuel dont il s’agit.

Et le fait qu’à l’intérieur d’un cycle de comportement déterminé, il est toujours susceptible de survenir dans certaines conditions un certain nombre de déplacements ; par exemple, dans un cycle de combat, la brusque survenue, au retour de ce cycle (chez les oiseaux l’un des combattants qui se met soudain à se lisser les plumes), d’un segment du comportement de parade qui interviendra là au milieu d’un cycle de combat.
Mille autres exemples peuvent en être donnés.

Je ne suis pas là pour les énumérer.

Ceci est simplement pour vous donner l’idée que cet élément de déplacement est un ressort absolument essentiel de l’ordre, et principalement de l’ordre des comportements liés à la sexualité.

Sans doute, ces phénomènes ne sont pas électifs chez les animaux.

Mais d’autres comportements (cf. les études de Lorenz sur les fonctions de l’image dans le cycle du nourrissage), montrent que l’imaginaire joue un rôle aussi éminent dans l’ordre des comportements sexuels.

Et du reste, chez l’homme, c’est toujours sur ce plan, et principalement sur ce plan, que nous nous trouvons devant ce phénomène.
D’ores et déjà, signalons, ponctuons cet exposé par ceci : que ces éléments de comportements instinctuels déplacés chez l’animal sont susceptibles de quelque chose dont nous voyons l’ébauche de ce que nous appellerons un « comportement symbolique ».

Ce que l’on appelle chez l’animal un comportement symbolique c’est à savoir que, quand un de ces segments déplacés prend une valeur socialisée, il sert au groupe animal de repérage pour un certain comportement collectif.
Ainsi, nous posons qu’un comportement peut être imaginaire quand son aiguillage sur des images et sa propre valeur d’image pour un autre sujet le rendent susceptible de déplacement hors du cycle qui assure la satisfaction d’un besoin naturel.
À partir de là, l’ensemble dont il s’agit à la racine, le comportement névrotique, peut être dit, sur le plan de l’économie instinctive, être élucidé – et de savoir pourquoi il s’agit toujours de comportement sexuel, bien entendu –. Je n’ai pas besoin d’y revenir, si ce n’est pour indiquer brièvement qu’un homme puisse éjaculer à la vue d’une pantoufle est quelque chose qui ne nous surprend pas, ni non plus qu’un conjoint s’en serve pour le ramener à de meilleurs sentiments, mais qu’assurément personne ne peut songer qu’une pantoufle puisse servir à apaiser une fringale, même extrême, d’un individu. De même ce à quoi nous avons à faire constamment c’est à des fantasmes. Dans l’ordre du traitement, il n’est pas rare que le patient, le sujet, fasse intervenir, au cours de l’analyse un fantasme tel que celui de la « fellatio du partenaire analyste ».

Est-ce là aussi quelque chose que nous ferons rentrer dans un cycle archaïque de sa biographie d’une façon quelconque ?

Une antérieure sous-alimentation ?

Il est bien évident que, quel que soit le caractère incorporatif que nous donnions à ces fantasmes, nous n’y songerons jamais.

Qu’est-ce à dire ?
Cela peut dire beaucoup de choses.

En fait, il faut bien voir que l’imaginaire est à la fois loin de se confondre avec le domaine de l’analysable, et que, d’autre (10)part il peut y avoir une autre fonction que l’imaginaire.

Ce n’est pas parce que l’analysable rencontre l’imaginaire que l’imaginaire se confond avec l’analysable, qu’il est tout entier l’analysable, et qu’il est tout entier l’analysable ou l’analysé.
Pour prendre l’exemple de notre fétichiste, bien que ce soit rare, si nous admettons qu’il s’agit là d’une sorte de perversion primitive, il n’est pas impossible d’envisager des cas semblables.

Supposons qu’il s’agisse d’un de ces types de déplacement imaginaire, tel queceux que nous trouvons réalisés chez l’animal. Supposons en d’autres termes que la pantoufle soit ici, très strictement, le déplacement de l’organe féminin, puisque c’est beaucoup plus souvent chez le mâle que le fétichisme existe.

S’il n’y avait littéralement rien qui puisse représenter une élaboration par rapport à cette donnée primitive, ce serait aussi inanalysable qu’est inanalysable telle ou telle fixation perverse.

Inversement, pour parler de notre patient, ou sujet, en proie à un fantasme, là c’est autre chose qui a un tout autre sens, et là, il est bien clair que si ce fantasme peut être considéré comme quelque chose qui représente l’imaginaire, peut représenter certaines fixations à un stade primitif oral de la sexualité, d’autre part, nous ne dirons pas que ce fellateur soit un fellateur constitutionnel.
J’entends par là qu’ici, le fantasme dont il s’agit, l’élément imaginaire n’a strictement qu’une valeur symbolique que nous n’avons à apprécier et à comprendre qu’en fonction du moment de l’analyse où il va s’insérer.

En effet, même si le sujet en retient l’aveu, ce fantasme surgit et sa fréquence montre assez qu’il surgit à un moment du dialogue analytique.

Il est fait pour s’exprimer, pour être dit, pour symboliser quelque chose et quelque chose qui a un sens tout différent, selon le moment même du dialogue.
Donc, qu’est-ce à dire?

Qu’il ne suffit pas qu’un phénomène représente un déplacement, autrement dit s’inscrive dans les phénomènes imaginaires, pour être un phénomène analysable, d’une part, et que pour qu’il le soit, il faut qu’il représente autre chose que lui-même, si je puis dire.
Pour aborder, d’une certaine façon, le sujet dont je parle, à savoir le symbolisme, je dirai que toute une part des fonctions imaginaires dans l’analyse n’ont pas d’autre relation avec la réalité fantasmatique qu’elles manifestent que, si vous voulez, la syllabe « po » n’en a avec le vase aux formes, de préférence simples, qu’elle désigne.

Comme on le voit facilement dans le fait que dans « police » ou « poltron » cette syllabe « po » a évidemment une toute autre valeur.

On pourra se servir du « pot » pour symboliser la syllabe « po »,inversement, dans le terme « police » ou « poltron », mais il conviendra alors d’y ajouter en même temps d’autres termes également imaginaires qui ne seront pas pris là pour autre chose que comme des syllabes destinées à compléter le mot.
C’est bien ainsi qu’il faut entendre le symbolique dont il s’agit dans l’échange analytique,

à savoir que ce que nous trouvons, et ce dont nous parlons est ce que nous trouvons et retrouvons sans cesse, et que Freud a manifesté comme étant sa réalité essentielle, soit qu’il s’agisse de symptômes réels, actes manqués, et quoi que ce soit qui s’inscrive ; il s’agit encore et toujours de symboles et de symboles même très spécifiquement organisés dans le langage, donc fonctionnant à partir de cet équivalent du signifiant et du signifié : la structure même du langage.

Il n’est pas de moi ce terme que « le rêve est un rébus » ; c’est de Freud

lui-même.

Et que le symptôme n’exprime, lui aussi, quelque chose de structuré et d’organisé comme un langage est suffisamment manifesté par le fait, pour partir du plus simple d’entre eux, du symptôme hystérique qui est, qui donne toujours quelque chose d’équivalent d’une activité sexuelle, mais jamais un équivalent univoque, au contraire il est toujours plurivoque, superposé, surdéterminé, et, pour tout dire, très exactement construit à la façon dont les images sont construites dans les rêves, comme représentant une concurrence, une superposition de symboles, aussi complexe que l’est une phrase poétique qui vaut à la fois par son ton, sa structure, ses calembours, ses rythmes, sa sonorité, donc essentiellement sur plusieurs plans, et de l’ordre et du registre du langage.
À la vérité, ceci ne nous apparaîtra peut-être pas suffisamment dans son relief, si nous n’essayons pas de voir quand même qu’est-ce que c’est, tout à fait originairement que le langage !
Bien entendu (la question de l’origine du langage, nous ne sommes pas ici pour faire un délire collectif, ni organisé, ni individuel.

C’est un des sujets qui peuvent le mieux prêter à ces sortes de délires) sur la question de l’origine du langage ; le langage est là ; c’est un émergent.

Et maintenant qu’il a émergé, nous ne saurons plus jamais quand ni comment il a commencé, ni comment c’était avant qu’il soit.
Mais quand même, comment exprimer ce quelque chose qui doit peut-être s’être présenté comme une des formes les plus primitives du langage ? Pensez aux mots de passe.

Voyez-vous, je choisis exprès cet exemple, justement parce que l’erreur et le mirage, quand on parle du sujet du langage, est toujours de croire que sa signification est ce qu’il désigne.

Mais non, mais non.

Bien sûr qu’il désigne quelque chose, il remplit une certaine fonction.

Et je choisis exprès le mot de passe, parce que le mot de passe a cette propriété d’être choisi justement d’une façon tout à fait indépendante de sa signification (et si celle-ci est idiote, à quoi l’École répond – sans doute faut-il ne jamais répondre – que la signification d’un tel mot est de désigner celui qui le prononce comme ayant telle ou telle propriété répondant à la question qui fait donner le mot.

D’autres diraient que l’exemple est mal choisi parce qu’il est pris à l’intérieur d’une convention, ça vaut mieux encore) et, d’un autre côté, on ne peut pas nier que le mot de passe n’ait les vertus les plus précieuses. Il sert tout simplement à vous éviter d’être tué.
C’est bien ainsi que nous pouvons considérer effectivement le langage comme ayant une fonction.

Né entre ces animaux féroces qu’ont dû être les hommes primitifs (à en juger d’après les hommes modernes, ce n’est pas invraisemblable), le mot de passe est justement ce à quoi non pas « se reconnaissent les hommes du groupe », mais « se constitue le groupe ».
Il y a un autre registre où l’on peut méditer sur cette fonction du langage ; c’est celui du langage stupide de l’amour, qui consiste au dernier degré du spasme de l’extase – ou au contraire de la routine, selon les individus – à, subitement qualifier son partenaire sexuel du nom d’un légume des plus vulgaires, ou d’un animal des plus répugnants.

Ceci exprime aussi certainement quelque chose qui n’est certainement pas loin de toucher à la question de l’horreur de l’anonymat.

Ce n’est pas (14)pour rien que telle ou telle de ces appellations, animal ou support plus ou moins totémique, se retrouve dans la phobie.

C’est évidemment qu’il y a, entre les deux, quelque point commun ; le sujet humain est tout à fait spécialement exposé, nous verrons tout à l’heure, à cette sorte de vertige qui surgit et éprouve le besoin de l’éloigner, le besoin de faire quelque chose de transcendant ; ce n’est pas pour rien dans l’origine de la phobie.
Dans ces deux exemples, le langage est particulièrement dépourvu de signification.

Vous voyez là le mieux ce qui distingue le symbole du signe à savoir la fonction interhumaine du symbole. 

Je veux dire quelque chose qui naît avec le langage et qui fait qu’après que le mot (et c’est à quoi sert le mot) a été vraiment parole prononcée, les deux partenaires sont autre chose qu’avant.

Ceci sur l’exemple le plus simple.
Vous auriez tort d’ailleurs de croire que ce n’est pas justement des exemples particulièrement pleins.

Assurément à partir de ces quelques remarques, vous pourrez vous apercevoir que, quand même, soit dans le mot de passe, soit dans le mot qu’on appelle d’amour, il s’agit de quelque chose, qui en fin de compte, est plein de portée.

Disons que la conversation qu’à un moment moyen de votre carrière d’étudiant, vous avez pu avoir à un dîner de patron également moyen, où le mode et la signification des choses qu’on échange<texte manque> combien ce caractère est équivalent de conversations rencontrées dans la rue et dans l’autobus, et qui n’est pas autre chose qu’une certaine façon de se faire reconnaître, ce qui justifierait Mallarmé disant que le langage était (15)

« comparable à cette monnaie effacée qu’on se passe de la main à la main en silence ».
Voyons donc en somme de quoi il s’agit à partir de là, et, en somme ce qui s’établit quand le névrosé arrive à l’expérience analytique.
C’est que lui aussi commence à dire des choses.

Il dit des choses, et les choses qu’il dit, il n’y a pas énormément à nous étonner si, au départ, elles ne sont pas non plus autre chose que ces paroles de peu de poids auxquelles je viens de faire allusion.

Néanmoins, il y a quelque chose qui est fondamentalement différent, c’est qu’il vient à l’analyste pour autre chose que pour dire des fadaises et des banalités que, d’ores et déjà, dans la situation est impliqué quelque chose, et quelque chose qui n’est pas rien, puisque en somme, c’est son propre sens plus ou moins qu’il vient chercher; c’est que quelque chose est là mystiquement posé sur la personne de celui qui l’écoute.

Bien entendu, il s’avance vers cette expérience, vers cette voie originelle, avec mon Dieu ! ce qu’il a à sa disposition : à savoir que ce qu’il croit d’abord c’est qu’il faut qu’il fasse le médecin lui-même, qu’il renseigne l’analyste.

Bien entendu, vous avez votre expérience quotidienne ; le remettant àson plan, disons que ce dont il s’agit, ce n’est pas de cela, mais qu’il s’agit de parler, et, de préférence, sans chercher soi-même à mettre de l’ordre, de l’organisation, c’est-à-dire à se mettre, selon un narcissisme bien connu, à la place de son interlocuteur.
En fin de compte, la notion que nous avons du névrosé c’est que dans ses symptômes même, c’est une « parole bâillonnée » où s’exprime un certain nombre, disons (16)de « transgressions à un certain ordre », qui, par elles-mêmes crient au ciel l’ordre négatif dans lequel elles se sont inscrites.

Faute de réaliser l’ordre du symbole d’une façon vivante, le sujet réalise des images désordonnées dont elles sont les substituts.

Et, bien entendu, c’est cela qui va d’abord et d’ores et déjà s’interposer à toute relation symbolique véritable.
Ce que le sujet exprime d’abord et d’ores et déjà quand il parle, s’explique, c’est ce registre que nous appelons les « résistances » ; ce qui ne veut et ne peut s’interpréter autrement que comme le fait d’une réalisation hic et nunc, dans la situation et avec l’analyste, de l’image ou des images qui sont celles de l’expérience précoce.
Et c’est bien là-dessus que toute la théorie de la résistance s’est édifiée, et cela seulement après la grande reconnaissance de la valeur symbolique du symptôme et de tout ce qui peut être analysé.
Ce que l’expérience prouve et rencontre, c’est justement autre chose que la réalisation du symbole ; c’est la tentative par le sujet, de constituer hic et nunc, dans l’expérience analytique, cette référence imaginaire, ce que nous appelons les tentatives du sujet de faire entrer l’analyste dans son jeu.

Ce que nous voyons par exemple, dans le cas de « l’homme aux rats », quand nous nous apercevons (vite, mais pas tout de suite, et Freud non plus),qu’à raconter son histoire obsessionnelle, la grande observation autour du supplice des rats, il y a tentative du sujet de réaliser hic et nunc, ici et avec Freud, cette sorte de relation sadique-anale imaginaire qui constitue à elle seule le sel de l’histoire.

Et Freud s’aperçoit fort bien, qu’il s’agit de quelque chose qui se trahit et se traduit « physionomiquement », sur la tête même, la face du sujet, par ce qu’il qualifie à ce moment-là « l’horreur de la jouissance ignorée ».
À partir du moment où ces éléments de la résistance sont survenus dans l’expérience analytique, qu’on a pu mesurer, poser comme tels, c’est bien un moment significatif dans l’histoire de l’analyse.

Et on peut dire que c’est à partir du moment où on a su en parler d’une façon cohérente et à la date, par exemple, de l’article de Reich, un des premiers articles à ce sujet (paru dans l’International Journal), au moment où Freud faisait surgir le second dans l’élaboration de la théorie analytique et qui ne représente rien d’autre que la théorie du moi ; vers cette époque, en 1920, apparaît « das Es » et à ce moment-là, nous commençons à nous apercevoir à l’intérieur (il faut toujours le maintenir à l’intérieur du registre de la relation symbolique), que le sujet résiste ; que cette résistance, ça n’est pas quelque chose comme une simple inertie opposée au mouvement thérapeutique, comme en physique on pourrait dire que la masse résiste à toute accélération.

C’est quelque chose qui établit un certain lien, qui s’oppose comme tel, comme une action humaine, à celle du thérapeute ; mais à ceci près qu’il ne faut pas que le thérapeute s’y trompe.

Ce n’est pas à lui, en tant que réalité qu’on s’oppose, c’est dans la mesure où, à sa place, est réalisée une certaine image que le sujet projette sur lui.
À la vérité, ces termes même ne sont qu’approximatifs.

C’est à ce moment également que la notion d’instinct agressif naît, qu’il faut ajouter à la libido le terme de destrudo.

Et ceci, non sans raison.

Car à partir du moment où son but <texte manque> les fonctions tout à fait essentielles de ces relations imaginaires, telles qu’elles apparaissent sous forme de résistance, un autre registre apparaît qui n’est lié à rien de moins qu’à la fonction propre que joue le moi, à cette théorie du moi dans laquelle je n’entrerai pas aujourd’hui, et qui est ce qu’il faut absolument distinguer dans toute notion cohérente et organisée du moi de l’analyse ; à savoir du moi comme fonction imaginaire, du moi comme unité du sujet aliéné à lui-même, du moi comme ce dans quoi le sujet ne peut se reconnaître d’abord qu’en s’aliénant, et donc ne peut se retrouver qu’en abolissant l’alter ego du moi, qui comme tel, développe la dimension, très distincte de l’agression, qui s’appelle en elle-même et d’ores et déjà : l’agressivité.
Je crois qu’il nous faut maintenant reprendre la question en ces deux registres : la question de la parole et la question de l’imaginaire.
La parole, je vous l’ai montré sous une forme abrégée, joue ce rôle essentiel de médiation.

De médiation, c’est-à-dire de quelque chose qui change les deux partenaires en présence, à partir du moment où il a été réalisé.

Ceci n’a rien d’ailleurs qui ne nous soit donné jusque dans le registre sémantique de certains groupes humains.

Et si vous lisez (ce n’est pas un livre qui mérite toutes les recommandations, mais il est assez expressif et particulièrement maniable et excellent comme introduction pour ceux qui ont besoin d’être introduits), (19)le livre de Leenhardt : Do Kamo, vous y verrez que chez les Canaques, il se produit quelque chose d’assez particulier sur le plan sémantique, à savoir que le mot« parole » signifie quelque chose qui va beaucoup plus loin que ce que nous appelons tel.

C’est aussi bien une action.

Et d’ailleurs aussi pour nous « parole donnée » est aussi une forme d’acte.

Mais c’est aussi bien quelquefois un objet, c’est-à-dire quelque chose qu’on porte, une gerbe…

C’est n’importe quoi.

Mais, à partir de là, quelque chose existe qui n’existait pas avant.

Il conviendrait aussi de faire une autre remarque : c’est que cette parole médiatrice n’est pas purement et simplement médiatrice sur ce plan élémentaire ; qu’elle permet entre deux hommes de transcender la relation agressive fondamentale au mirage du semblable.

Il faut qu’elle soit encore bien autre chose, car si l’on y réfléchit, on voit que non seulement elle constitue cette médiation, mais aussi bien, elle constitue la réalité elle-même : Ceci est tout à fait évident si vous considérez ce qu’on appelle une structure élémentaire, c’est-à-dire archaïque de la parenté.

Loin d’être élémentaires, elles ne le sont pas toujours.

Par exemple, spécialement complexe (mais, à la vérité ces structures complexes n’existeraient pas sans le système des mots qui les exprime), le fait que, chez nous, les interdits qui règlent l’échange humain des alliances, au sens propre du mot, soient réduits à un nombre d’interdits excessivement restreint, tend à nous confondre des termes comme « père, mère, fils… » avec des relations réelles.
C’est parce que le système des relations de parenté, pour autant qu’il ait été fait, s’est extrêmement réduit, dans ses bornes et dans son champ.

Mais si vous faisiez partie d’une civilisation où vous ne pouvez pas épouser telle cousine au septième degré, parce qu’elle est considérée comme cousine parallèle, ou inversement, comme cousine croisée, ou se retrouvant avec vous dans une certaine homonymie qui revient toutes les trois ou quatre générations, vous vous apercevriez que le mot et les symboles ont une influence décisive dans la réalité humaine, et c’est précisément que les mots ont exactement le sens que je décrète de leur donner.

Comme dirait Humpty Dumpty dans Lewis Carroll quand on lui demande pourquoi.

Il fait cette réponse admirable : « parce que je suis le maître ».
Dites-vous qu’au départ, il est bien clair que c’est l’homme en effet qui donne son sens au mot.

Et que si les mots ensuite se sont trouvés dans le commun accord de la communicabilité, à savoir que les mêmes mots servent à reconnaître la même chose, c’est précisément en fonction de relations, d’une relation de départ, qui a permis à ces gens d’être des gens qui communiquent.

En d’autres termes, il n’est absolument pas question, sauf dans une perception psychologique exprimée, d’essayer de déduire comment les motssortent des choses et leur sont successivement et individuellement appliqués ; mais de comprendre que c’est à l’intérieur du système total du discours, de l’univers d’un langage déterminé, qui comporte, par une série de complémentarités, un certain nombre de significations ; que ce qu’il y a à signifier, à savoir les choses, a à s’arranger à prendre place.
C’est bien ainsi que les choses, à travers l’histoire, se constituent.

C’est ce qui rend particulièrement puérile toute théorie du langage, pour autant qu’on aurait à comprendre le rôle qu’il joue dans la formation (21)des symboles.

Que celle qui est par exemple donnée par
Massermann, qui a fait là-dessus (dans l’International Journal of Psycho-analysis 1944), un trèsjoli article qui s’appelle : « Language, behaviour and dynamic psychiatry ».

Il est clair qu’un des exemples qu’il donne montre assez la faiblesse du point de vue behavioriste.

Car c’est de cela qu’il s’agit en cette occasion. Il croit résoudre la question de la symbolique du langage, en donnant cet exemple : le conditionnement qui aurait de l’effet dans la réaction de contraction de la pupille à la lumière, qu’on aurait régulièrement fait se produire en même temps qu’une clochette. On supprime ensuite l’excitation à la lumière, la pupille se contracte quand on agite la clochette.

On finirait par obtenir la contraction de la pupille par la simple audition du mot « contract ».

Croyez-vous qu’avec cela, vous avez résolu la question du langage et de la symbolisation ?

Mais il est bien clair que si, au lieu de « contract », on avait dit autre chose, on aurait pu obtenir exactement le même résultat.

Et ce dont il s’agit n’est pas le conditionnement d’un phénomène, mais ce dont il s’agit dans les symptômes c’est de la relation du symptôme avec le système tout entier du langage.

C’est-à-dire, le système des significations des relations interhumaines comme telles.
Je crois que le ressort de ce que je viens de vous dire est ceci : qu’est-ce que nous constatons, et en quoi est-ce que l’analyse recoupe très exactement ces remarques et nous en montre jusque dans le détail la portée et la présence ?
C’est ni plus ni moins qu’en ceci : que toute relation analysable, c’est-à-dire interprétable symboliquement, est toujours plus ou moins inscrite dans une relation à trois.

Déjà nous l’avons vu dans la structure même de la parole : médiation entre tel et tel sujet, dans ce qui est réalisable libidinalement ; ce que nous montre l’analyse et ce qui donne sa valeur à ce fait affirmé par la doctrine et démontré par l’expérience que rien finalement ne s’interprète, car c’est de cela qu’il s’agit : que par l’intermédiaire de la réalisation œdipienne.

C’est cela que ça veux dire.

Cela veut dire que toute relation à deux est toujours plus ou moins marquée du style de l’imaginaire ; et que pour qu’une relation prenne sa valeur symbolique, il faut qu’il y ait la médiation d’un tiers personnage qui réalise, par rapport au sujet, l’élément transcendant grâce à quoi son rapport à l’objet peut-être soutenu à une certaine distance.
Entre le rapport imaginaire et le rapport symbolique, il y a toute la distance qu’il y a dans la culpabilité.

C’est pour cela, l’expérience vous le montre, que la culpabilité est toujours préférée à l’angoisse.

L’angoisse est en elle-même d’ores et déjà, nous le savons par les progrès de la doctrine et de la théorie de Freud, elle est toujours liée à une perte, c’est-à-dire à une transformation du moi, c’est-à-dire à une relation à deux sur le point de s’évanouir et à laquelle doit succéder quelque chose d’autre que le sujet ne peut pas aborder sans un certain vertige.

C’est cela qui est le registre et la nature de l’angoisse.

Dès que s’introduit le tiers, et <texte manque> qui entre dans le rapport narcissique introduit la possibilité d’une médiation réelle, par l’intermédiaire essentiellement du personnage qui, par rapport au sujet, représente un personnage transcendant, autrement dit une image de maîtrise par l’intermédiaire de laquelle son désir et son accomplissement peuvent se réaliser symboliquement.

À ce moment intervient un autre registre, qui est justement celui qu’on appelle : ou celui de la loi, ou celui de la culpabilité, selon le registre dans lequel il est vécu.

(Vous sentez que j’abrège un peu ; c’est le terme. Je crois en donnant d’une façon abrégée ne pas vous dérouter trop pour autant, puisqu’aussi bien ce sont des choses qu’ici ou ailleurs dans nos réunions, j’ai répétées maintes fois).
Ce que je voudrais souligner concernant ce registre, du symbolique, est pourtant important.

C’est à savoir ceci : dès qu’il s’agit du symbolique, c’est-à-dire ce dans quoi le sujet s’engage, dans une relation proprement humaine, dès qu’il s’agit d’un registre du « je »,ce dans quoi le sujet s’engage.

Dans « je veux… j’aime… » il y a toujours quelque chose,littéralement parlé, de problématique, c’est-à-dire qu’il y a là un élément temporel très important à considérer.

Qu’est-ce que je veux dire ainsi ?

Ceci pose tout un registre de problèmes qui doivent être traités parallèlement à la question du rapport du symbolique et de l’imaginaire.

La question de la constitution temporelle de l’action humaine est, elle,
inséparable absolument de la première.

Encore que je ne puisse pas l’arrêter dans son ampleur ce soir, il faut au moins indiquer que nous la rencontrons sans cesse dans l’analyse, je veux dire de la façon la plus concrète.

Là aussi, pour la comprendre,  il convient de partir d’une notion structurale, si on peut dire existentielle, de la signification du symbole.
Un des points qui paraît des plus< texte manque > de la théorie analytique, à savoir celui de l’automatisme, du prétendu automatisme de répétition, celui dont Freud a si bien montré le premier exemple, et comme la première maîtrise agit : l’enfant dont on abolit, par la disparition, son jouet.

Cette répétition primitive, cette scansion temporelle qui fait que l’identité de l’objet est maintenue : et dans la présence et dans l’absence, nous avons là très exactement la portée, la signification du symbole en tant qu’il se rapporte à l’objet, c’est-à-dire à ce qu’on appelle le concept.
Or, nous trouvons là aussi illustré quelque chose qui paraît si obscur quand on le lit dans Hegel, à savoir : que « le concept c’est le temps ». Il faudrait une conférence d’une heure pour faire la démonstration que le concept, c’est le temps. (Chose curieuse, Monsieur Hyppolite, qui travaille la phénoménologie de l’esprit, s’est contenté de mettre une note disant que c’était un des points les plus obscurs de la théorie de Hegel).
Mais là, vous avez vraiment touché du doigt cette chose simple qui consiste à dire que le symbole de l’objet, c’est justement « l’objet là ».

Quand il n’est plus là, c’est l’objet incarné dans sa durée, séparé de lui-même et qui, par là même, peut vous être en quelque sorte toujours présent, toujours là, toujours à votre disposition.

Nous retrouvons là le rapport qu’il y a entre le symbole et le fait que tout ce qui est humain (25)est considéré comme tel, et plus c’est humain, plus c’est préservé, si on peut dire, du côté mouvant et décompensant du processus naturel.

L’homme fait, et avant tout lui-même fait subsister dans une certaine permanence tout ce qui a duré comme humain.
Et nous retrouvons un exemple.

Si j’avais voulu prendre par un autre bout la question du symbole, au lieu de partir du mot, de la parole ou de la petite gerbe, je serais parti dutumulus sur le tombeau du chef ou sur le tombeau de n’importe qui.

C’est ce qui caractérise l’espèce humaine, justement, d’environner le cadavre de quelque chose qui constitue une sépulture, de maintenir le fait que « ceci a duré ».

Le tumulus ou n’importe quel autre signe de sépulture mérite très exactement le nom de symbole, de quelque chose d’humanisant.

J’appelle symbole tout ce dont j’ai tenté de montrer la phénoménologie.
C’est pourquoi si je vous signale ceci, ce n’est évidemment pas sans raison, et la théorie de Freud a dû se pousser jusqu’à la notion qu’elle a mise en valeur d’un instinct de mort, et tous ceux qui, dans la suite, en mettant l’accent uniquement sur ce qui est l’élément résistance, c’est-à-dire l’élément action imaginaire pendant l’expérience analytique, et annulant plus ou moins la fonction symbolique du langage, sont les mêmes pour qui l’instinct de mort est quelque chose qui n’a pas de raison d’être.
Cette façon de « réaliser », au sens propre du mot, de ramener à un certain réel l’image, bien entendu y ayant inclus comme une fonction essentiellement un particulier signe de ce réel, ramener au réel l’expression analytique, est toujours chez ceux qui n’ont pas ce registre, qui la développent sous ce registre, est toujours corrélatif de la mise entre parenthèses, voire l’exclusion de ce que Freud a mis sous le registre de l’instinct de mort, ou qu’il a appelé plus ou moins automatisme de répétition.
Chez Reich, c’est exactement caractéristique.

Pour Reich tout ce que le patient raconte est « flatus vocis », la façon dont l’instinct manifeste son armure.

Point qui est significatif très important, mais comme temps de cette expérience, c’est dans la mesure où est mise entre parenthèses toute cette expérience comme symbolique, que l’instinct de mort est lui- même exclu, mis entre parenthèses.

Bien entendu, cet élément de la mort ne se manifeste pas que sur le plan du symbole.

Vous savez qu’il se manifeste plus ou moins dans ce qui est du registre narcissique.

Mais c’est autre chose dont il s’agit, et qui est beaucoup plus près de cet élément de néantisation finale, liée à toute espèce de déplacement. Bien entendu, on peut le concevoir. L’origine, la source, comme je l’ai indiqué à propos d’éléments déplacés de la possibilité de transaction symbolique du réel.

Mais c’est aussi quelque chose qui a beaucoup moins de rapport avec l’élément durée, projection temporelle, en tant que j’entends l’avenir essentiel du comportement symbolique comme tel.
(Vous le sentez bien, je suis forcé d’aller un petit peu vite), il y a beaucoup de choses à dire sur tout cela.

Et il est certain que l’analyse de notions aussi différentes que ces termesde : résistance, résistance de transfert, transfert comme tel… La possibilité de faire comprendre à ce propos ce qu’il faut appeler (27)proprement « transfert » et laisser à la résistance. Je crois que tout cela peut assez aisément s’inscrire par rapport à ces notions fondamentales du symbolique et de l’imaginaire).
Je voudrais simplement, pour terminer, illustrer en quelque sorte (il faut toujours donner une petite illustration à ce qu’on raconte), vous donner quelque chose qui n’est qu’une approximation par rapport à des éléments de formalisation que j’ai développés beaucoup plus loin avec les élèves au Séminaire (par exemple dans l’Homme aux Rats).

On peut arriver à formaliser complètement à l’aide d’éléments comme ceux que je vais vous indiquer.

Ceci est une espèce qui vous montrera ce que je veux dire.
Voilà comment une analyse pourrait, très schématiquement, s’inscrire depuis son début jusqu’à la fin :
rS – rI – iI – iR – iS – sS – SI – SR – iR – rS. rS : réaliser le symbole.
– rS : Cela, c’est la position de départ.

L’analyste est un personnage symbolique comme tel.

Et c’est à ce titre que vous venez le trouver, pour autant qu’il est à la fois le symbole par lui-même de la toute-puissance, qu’il est lui-même déjà une autorité, le maître.

C’est dans cette perspective que le sujet vient le trouver et qu’il se met dans une certaine posture qui est à peu près celle-ci : « C’est vous qui avez ma vérité », posture complètement illusoire, mais qui est la posture typique.
– rI : après, nous avons là : la réalisation de l’image.
(28)C’est-à-dire l’instauration plus ou moins narcissique dans laquelle le sujet entre dans une certaine conduite qui est justement analysée comme résistance.

Ceci en raison de quoi ?

D’un certain rapport :
– iI : imagination image
C’est la captation de l’image qui est essentiellement constitutive de toute réalisation imaginaire en tant que nous la considérons comme instinctuelle, cette réalisation de l’image qui fait que l’épinoche femelle est captivée par les mêmes couleurs que l’épinoche mâle et qu’ils entrent progressivement dans une certaine danse qui les mène où vous savez.
Qu’est-ce qui la constitue dans l’expérience analytique ?

Je le mets pour l’instant dans un cercle (cf. schéma entre la fin de la conférence et la discussion).
Après cela, nous avons :
– iR – qui est la suite de la transformation précédente :
I est transformé en R.
C’est la phase de résistance, de transfert négatif, ou même, à la limite de délire, qu’il y a dans l’analyse.

C’est une certaine façon dont certains analystes tendent toujours plus à réaliser : « L’analyse est un délire bien organisé », formule que j’ai entendu dans la bouche d’un de mes Maîtres, qui est partielle, mais pas inexacte.
Après, que se passe-t-il ?

Si l’issue est bonne, si le sujet n’a pas toutes les dispositions pour être psychotique (auquel cas il reste au stade iR), il passe à : – iS – l’imagination du symbole.
Il imagine le symbole. Nous avons, dans l’analyse, mille exemples de l’imagination du symbole. Par exemple : le rêve. Le rêve est une image symbolisée.
Ici intervient :
– sS – qui permet le renversement.
Qui est la symbolisation de l’image.
Autrement dit, ce qu’on appelle « l’interprétation ».
Ceci uniquement après le franchissement de la phase imaginaire qui englobe à peu près : rI – iI – iR – iS –commence l’élucidation du symptôme par l’interprétation(SS)– SI –
Ensuite, nous avons :
– SR – qui est, en somme, le but de toute santé, qui est non pas (comme on le croit) de s’adapter à un réel plus ou moins bien défini, ou bien organisé, mais de faire reconnaître sa propre réalité, autrement dit son propre désir.
Comme je l’ai maintes fois souligné, le faire reconnaître par ses semblables ; c’est-à-dire de le symboliser.
À ce moment-là, nous retrouvons :
– rR – <texte manque>
Ce qui nous permet d’arriver à la fin au :
– rS –
C’est-à-dire, bien exactement à ce dont nous sommes partis.
Il ne peut en être autrement, car si l’analyste est humainement valable, ça ne peut être que circulaire.

Et une analyse peut comprendre plusieurs fois ce cycle.
– iI – c’est la partie propre de l’analyse,
c’est ce qu’on appelle (à tort) « la communication des inconscients ».
L’analyste doit être capable de comprendre le jeu que joue son sujet. Il doit comprendre qu’il est lui-même l’épinoche mâle ou femelle, selon la danse que mène son sujet.
Le sS, c’est la symbolisation du symbole.

C’est l’analyste qui doit faire ça. Il n’a pas de peine : il est déjà lui-même un symbole.

Il est préférable qu’il le fasse avec complétude, culture et intelligence.

C’est pour cela qu’il est préférable, qu’il est nécessaire que l’analyste ait une formation aussi complète que possible dans l’ordre culturel.

Plus vous en saurez, plus cela vaudra.

Et cela (sS) ne doit intervenir qu’après un certain stade, après une certaine étape franchie.

Et en particulier, c’est en ce registre qu’appartient, du côté du sujet (ce n’est pas pour rien que je ne l’ai pas séparé)…

Le Sujet forme toujours et plus ou moins une certaine unité plus ou moins successive, dont l’élément essentiel se constitue dans le transfert.

Et l’analyste vient à symboliser le surmoi qui est le symbole des symboles.
Le surmoi est simplement une parole qui ne dit rien (une parole qui interdit). L’analyste
n’a précisément aucune peine à la symboliser.

C’est précisément ce qu’il fait.
Le rR est son travail, improprement désigné sous le terme de cette fameuse « neutralité bienveillante » dont on parle à tort et à travers, et qui veut simplement dire que, pour un analyste, toutes les réalités, en somme, sont équivalentes ; que toutes sont des réalités.

Ceci part de l’idée que tout ce qui est réel est rationnel, et inversement.

Et c’est ce qui doit lui donner cette bienveillance sur laquelle vient se briser <texte manque> et mener à bon port son analyse.
Tout cela a été dit un peu rapidement.
J’aurais pu vous parler de bien d’autres choses.

Mais, au reste, ce n’est qu’une introduction, une préface à ce que j’essaierai de traiter plus complètement, plus concrètement, le rapport que j’espère vous faire, à Rome, sur le sujet du langage dans la psychanalyse.


DISCUSSION :
Le PR LAGACHE remercie le conférencier et ouvre la discussion.
Mme MARCUS-BLAJAN – Votre conférence a fait en moi « résonner les cloches… » il est dommage que je n’aie pas compris certains mots.

Par exemple : « transcendants ».
Deux choses m’ont frappé particulièrement :
– ce que vous avez dit à propos de l’angoisse et de la culpabilité ;
– et ce que vous venez de dire à propos de rR.
Ce sont des choses que nous sentons très confusément.

Ce que vous dites de l’angoisse et de la culpabilité m’a fait penser à des cas, à l’agoraphobie, par exemple.
Ce que vous dites à propos de rR… que tout ce qui existe a le droit d’exister puisque c’est humain…
DR LACAN – Ce que j’ai dit à propos de l’angoisse et de la culpabilité… la distance…
L’angoisse est liée au rapport narcissique, Madame Blajan en donne une très jolie illustration, (car il n’y a pas de phénomènes plus narcissique) par l’agoraphobie.
Chaque fois que j’ai commenté un cas dans mon séminaire, j’ai toujours montré les différents temps de réaction du sujet.

Chaque fois qu’il se produit un phénomène à deux temps, dans l’obsession par exemple, le 1er temps est l’angoisse, et le 2e temps est la culpabilité qui donne apaisement à l’angoisse sur le registre de la culpabilité.
À propos du mot « transcendant »… ce n’est pas un mot très métaphysique, ni même métapsychologique.

Je vais tâcher de l’illustrer.

Qu’est-ce que c’est ?

Qu’est-ce que ça veut dire, en l’occasion précise où je l’ai employé ?
C’est ceci : que dans le rapport à son semblable, en tant que tel, dans le rapport à deux, dans le rapport narcissique, il y a toujours, pour le sujet, quelque chose d’évanoui.
Il sent en fin de compte qu’il est l’autre, et l’autre est lui.

Et ce sujet défini réciproquement est un des temps essentiels de la constitution du sujet humain.

C’est un temps où il ne veut pas subsister, encore que sa structure soit toujours sur le point d’apparaître, et très précisément dans certaines structures névrotiques.
L’image spéculaire s’applique au maximum.

Le sujet n’est que le reflet de soi-même. Le besoin de constituer un point qui constitue ce qui est transcendant, c’est justement l’autre en temps qu’autre.
On peut prendre mille exemples.
Par exemple, il est tout à fait clair, puisque je prenais l’exemple de la phobie. Le fait que c’est justement à une angoisse semblable que correspond le fait de subsister au partenaire humain quelque chose d’aussi étranger, d’aussi séparé de l’image humaine qu’est l’image animale. En fait, si nous voyons que quoi que nous puissions penser de la fonction, (car tout cela n’est pas transparent, quels que soient les travaux qu’on ait fait là-dessus), quoi que nous puissions penser de l’origine historique réelle du totémisme, il y a une chose très certaine, c’est qu’il est en tout cas lié à l’interdiction du cannibalisme, c’est-à-dire qu’on ne peut pas manger… car c’est tout de même le mode de rapports humains primitifs. Le mode de rapport humain le plus primitif est certainement l’absorption de la substance de son semblable.
Là vous voyez bien quelle est la fonction du totémisme. C’est d’en faire un sujet transcendant à celui-là.

Je ne pense pas que le Dr Gessain me contredira ?.
Là nous retrouvons différentes questions sur un des points qui nous intéresse le plus : le rapport entre enfants et adultes.

Les adultes, pour l’enfant, sont transcendants pour autant qu’ils sont initiés. Le plus curieux est que justement les enfants ne sont pas moins transcendants pour les adultes.

C’est-à-dire, par un système de réflexion caractéristique de toute relation, l’enfant devient, pour les adultes, le sujet de tous les mystères.

C’est le siège de cette sorte de confusion des langues entre enfants et adultes, et un des points les plus essentiels dont nous devons tenir compte quant il s’agit d’intervention sur les enfants.
Il y aurait d’autres exemples à prendre.
En particulier dans ce qui constitue la relation œdipienne de type sexuel, qui est quelque chose du sujet, et qui le dépasse en même temps, constitution d’une forme à une certaine distance.
DR LIEBSCRUTZ – Vous nous avez parlé du symbolique de l’imaginaire.

Mais il y avait le réel, dont vous n’avez pas parlé.
(35)DR LACAN – J’en ai tout de même parlé quelque peu.
Le réel est ou la totalité, ou l’instant évanoui…
Dans l’expérience analytique pour le sujet, c’est toujours le heurt à quelque chose, par exemple : le silence de l’analyste.
J’aurais dû dire que, tout de même, il se produit quelque chose que j’ai ajouté seulement à la fin.

Il se produit tout de même, à travers ce dialogue, quelque chose qui est tout à fait frappant, sur lequel je n’ai pas pu insister, c’est-à-dire, c’est un des faits de l’expérience analytique qui vaudrait, à soi tout seul, beaucoup plus qu’une communication.

On doit poser la question sous cet angle : comment se fait-il… ? (je prends un exemple tout à fait concret), qu’à la fin de l’analyse des rêves… (je ne sais pas si j’ai dit ou non qu’il sont composés comme un langage… effectivement, dans l’analyse, ils servent de langage.

Et un rêve en milieu ou en fin de l’analyse c’est une partie du dialogue avec l’analyste…). Eh bien, comment se fait-il que ces rêves (et bien d’autres choses encore : la façon dont le sujet constitue ses symboles…) portent quelque chose qui est la marque absolument saisissante de la réalité de l’analyste, à savoir : de la personne de l’analyste telle qu’elle est constituée dans son être? Comment se fait-il qu’à travers cette expérience imaginaire et symbolique on aboutisse à quelque chose qui, dans sa dernière phase, est une connaissance limitée, mais frappante, de la structure de l’analyste ?

C’est quelque chose qui à soi tout seul pose un problème que je n’ai pas pu aborder ce soir.
(36)DR MAUCO – Je me demande s’il ne faut pas rappeler les différents types de symboles.

DR LACAN – … C’est un emblème.
DR MAUCO – Le symbole c’est du vécu.
Par exemple, la maison, éprouvée d’abord par un symbole, est ensuite élaborée collectivement, disciplinée collectivement… Il évoque toujours le mot maison.
DR LACAN – Laissez-moi vous dire que je ne suis pas absolument de cet avis, comme le démontre l’expérience analytique, à savoir que tout ce qui constitue le symbole, ces symboles qu’on retrouve aux racines de l’expérience analytique, qui constituent les symptômes, la relation œdipienne… Jones en fait un petit catalogue et il démontre qu’il s’agit toujours et essentiellement des thèmes plus ou moins connexes aux relations de parenté, du thème du roi, de l’autorité du maître, et de ce qui concerne la vie et la mort.
Or, tout ce dont il s’agit là, ce sont évidemment des symboles. Ce sont précisément des éléments qui n’ont absolument rien à voir avec la réalité.
Un être complètement encagé dans la réalité, comme l’animal, n’en a aucune espèce d’idées.
Ce sont justement des points où le symbole constitue la réalité humaine, où il crée cette dimension humaine sur laquelle Freud insiste à tout bout de champ quand il dit que le névrosé obsessionnel vit toujours dans le registre de ce qui comporte au maximum des éléments (37)d’incertitude, de ce qu’il désigne par : « la durée de la vie… « La paternité… ».

Tout ce qui n’a pas évidence sensible.

Tout ce qui est dans la réalité humaine construit est construit primitivement par certaines relations symboliques qui peuvent ensuite trouver leur confirmation dans la réalité.

Le père est effectivement le géniteur.

Mais avant que nous le sachions de source certaine, le nom du père crée la fonction du père.
Je crois donc que le symbole n’est pas une élaboration de la sensation ni de la réalité.

Ce qui est proprement symbolique (et les symboles les plus primitifs) est quelque chose d’autre qui introduit dans la réalité humaine quelque chose de différent, et qui constitue tous les objets primitifs de vérité.
Ce qui est remarquable est que la catégorie des symboles, des symboles symbolisants, sont tous de ce registre-là, à savoir comportant, par la création des symboles, l’introduction d’une réalité nouvelle dans la réalité animale ».
DR MAUCO – Mais sublimé et élaboré, on a le soubassement du langage ultérieur.
DR LACAN – Là, tout à fait d’accord.
Par exemple, les relations, les logiciens eux-mêmes font tout naturellement appel au terme de parenté.

C’est le premier modèle d’une relation transitive.
DR MANNONI – Le passage de l’angoisse à la culpabilité semble liée à la situation analytique.
L’angoisse peut conduire à la honte, et non pas à la culpabilité. Lorsque l’angoisse n’évoque pas l’idée(38)d’un punisseur, mais d’une mise à l’écart, c’est la honte qui apparaît.
L’angoisse peut se traduire non en culpabilité, mais en doute.

Il me semble que c’est parce que l’analyste est là que l’angoisse se transforme en culpabilité.
DR LACAN – Tout à fait d’accord !

C’est une situation privilégiée dans l’expérience analytique qui fait que l’analyste détient la parole, qu’il juge ; et parce que l’analyse s’oriente tout entière dans un sens symbolique, parce que l’analyste l’a substituée à ce qui a fait défaut, parce le père n’a été qu’un Surmoi, c’est-à-dire une « Loi sans parole », pour autant que ceci est constitutif de la névrose, que la névrose est définie par le transfert.
Toutes ces définitions sont équivalentes.
Il y a en effet d’autres aiguillages infinis à la réaction de l’angoisse.

Il n’est pas exclu que certaines apparaissent dans l’analyse… Chacune mérite d’être analysée comme telle.
Je crois que la question du doute, elle, est beaucoup plus proche de la constitution symbolique de la réalité.

Elle est en quelque sorte préalable. S’il y a une position qu’on puisse qualifier essentiellement au sens où je l’entends, de « subjective », c’est-à-dire que c’est elle qui constitue toute la situation.

À savoir : quand et comment est-elle réalisée ?

C’est un développement à part.
DR BERGE – Le passage de l’angoisse à la culpabilité…
Ce qui m’a frappé dans ces deux choses, c’est la notion d’insécurité. L’angoisse et la culpabilité :l’insécurité.

L’angoisse et la culpabilité : l’insécurité… (39)l’angoisse est ressentie sans savoir quel est le danger.

La culpabilité est une défense, parce qu’il y a un objet, et on sait ce que c’est.
DR LACAN –… J’ai bien besoin d’un pont tournant… Un… indéterminé me devient un supplice dormant.
DR GRANOFF – Le parallélisme entre l’attitude des hommes vis à vis de l’anthropophagie et de leurs enfants.
Sans remonter très loin dans l’Histoire, dans l’histoire des Normands, vers le 16e siècle, certaines chartres de marins comportaient la renonciation à l’anthropologie* disant que les marins « renonçaient à boire du sang humain… à embrocher des enfants sur la broche… ».
Le schéma que vous donnez ici trouve son illustration dans le processus analytique, mais aussi dans la formation de la personnalité.

Ce qui prouve que l’analyse ne fait que reprendre le processus de la formation de la personnalité.
DR LACAN – Le fétichisme est une transposition de l’imaginaire. Il devient un symbole.
DR GRANOFF – Pour parler du réel, on a tous besoin de l’aide de quelqu’un pour appréhender le réel.

Et, au fond, la structure de la personnalité du fétichisme serait une analyse qui se serait interrompue après iS.
Le fétichisme** n’est pas un organe génital féminin nous apprend Freud, mais une image angoissante qui fait démarrer un processus de l’ordre de l’imaginaire.

Et c’est la démarche qui, dans ce cas particulier n’aboutit (40)jamais.

Je n’ai jamais conduit un traitement de fétichisme jusqu’à la fin.

Mais il me semble que l’exemple de fétichisme est irremplaçable.
DR LACAN – En effet, je n’ai pas repris le fétiche…
DR GRANOFF – Mais, sous le rapport de la culpabilité, dans la mesure où le fétiche lui permet un rapport entre…
DR PIDOUX – J’ai vu, à propos d’angoisse et culpabilité, je voudrais vous demander si vous ne pensez pas que le symbole n’intervient pas… (?)… Et de l’angoisse au travail, et de l’élément transférentiel.
DR LACAN – Exactement, comme il intervient dans le moindre acting-out… ce qui est transfert et…
M. ANZIEU – Lorsque Freud a fait la théorie clinique, il a emprunté des modèles aux théories de son époque… En nous proposant ce début de schéma… j’aimerais savoir si ces modèles sont du registre du symbole ou de l’imaginaire.

Et quelle origine donner à ces modèles ?
Ce que vous proposez aujourd’hui est-il un changement de modèle permanent de penser les données cliniques, adapté à l’évolution culturelle ? Ou quelque chose d’autre.
*. Il s’agirait plutôt d’anthropophagie !**. Le fétiche ?
(41)DR LACAN – Plus adapté à la nature des choses, si nous considérons que tout ce dont il s’agit dans l’analyse est de l’ordre du langage, c’est à dire, en fin de compte, d’une logique.

Par conséquent, c’est ce qui justifie cette formalisation qui intervient comme une hypothèse.
Quant à ce que vous dites de Freud, je ne suis pas d’accord que sur le sujet du transfert il ait emprunté des modèles plus ou moins atomistiques, associationnistes, voire mécanistes du style de son époque.
Ce qui me paraît frappant, c’est l’audace avec laquelle il a admis comme mode tout à fait à ne pas répudier dans le registre du transfert : l’amour, purement et simplement. Il ne considère pas du tout que cela soit une sorte d’impossibilité, d’impasse, quelque chose qui sorte des limites.

Il a bien vu que le transfert, c’est la réalisation même du rapport humain sous sa forme la plus élevée, réalisation du symbole, qui est là, au départ, et qui est à la fin de tout cela.
Et entre un commencement et une fin, qui sont toujours le transfert ; au début, en puissance, donné par le fait que le sujet vient, le transfert est là, prêt à se constituer. Il est là depuis le début.
Que Freud y ait fait rentrer l’amour, c’est une chose qui doit bien nous montrer à quelpoint il donnait à ses rapports symboliques leur portée, même sur le plan humain, car, en fin de compte, si nous devons donner un sens à ce quelque chose de limite, dont on peut à peine parler, qu’est l’amour, c’est la conjonction totale de la réalité et du symbole qui font une seule et même chose.
(42)DR DOLTO – Réalité et symbole, qu’est-ce que tu entends par réalité ?
DR LACAN – Un exemple : l’incarnation de l’amour c’est le don de l’enfant, qui, pour un être humain a cette valeur de quelque chose de plus réel.
DR DOLTO – Quand l’enfant naît, il est symbolique du don.

Mais il peut y avoir aussi don sans enfant.

Il peut donc y avoir parole sans langage.
DR LACAN – Justement, je suis prêt à le dire tout le temps : le symbole dépasse la parole.
DR DOLTO – Nous arrivons tout le temps à « qu’est-ce que le réel ? » et nous y échappons tout le temps.

Et il y a une autre manière d’appréhender la réalité psychanalytique aussi que celle là, qui pour ma psychologie me semble très extrême.

Mais tu es un Maître si extraordinaire qu’on peut te suivre si on ne comprend qu’après.
Dans l’appréhension sensorielle, qui est un registre de la réalité, à des assises qui me paraissent plus sûres… préalables au langage, et l’image de notre corps.

Et je pensais tout le temps, et surtout pour l’expression verbale, puisque l’adulte se passe surtout avec l’expression verbale de l’imaginaire, s’il n’y a pas l’image du corps propre… (?).
Dès que l’autre a des oreilles, on ne peut pas parler… (?)
(43)DR LACAN – Tu y penses beaucoup, toi, que l’autre a des oreilles ?
DR DOLTO – Pas moi, les enfants.
Si je parle, c’est que je sais qu’il y a des oreilles.

Je n’en parlerai pas avant l’âge œdipien, on parle même s’il n’y a pas d’oreilles.
DR LACAN – Qu’est-ce que tu veux dire ?
DR DOLTO – Pour parler, il faut qu’il y ait bouche et oreilles.

Alors il reste une bouche.

DR LACAN – C’est l’imaginaire.
DR DOLTO – J’en ai eu hier en exemple.

Hier, dans un enfant muet qui mettait des yeux sans oreille.

Je lui ai dit (comme il est muet), je lui dis : « ce n’est pas étonnant qu’il ne puisse pas parler, celui-là, puisqu’il n’a pas de bouche ».
Il a essayé avec un crayon de mettre une bouche.

Mais il l’a mise à l’enfant à l’endroit qui coupait le cou.

Il perdait la tête s’il parlait ; il perdrait l’intelligence ; il perdrait la notion d’un corps vertical, s’il parlait.

Pour parler, il faut la certitude qu’il y ait une bouche, et qu’il y ait des oreilles.
DR LACAN – Oui, je veux bien.
Mais les faits très intéressants que tu mets en valeur sont tout à fait liés à quelque chose de complètement laissé de côté ; liés à la constitution de l’image du corps en tant qu’…***du moi, et avec ce tranchant ambigu ; avec le corps morcelé.
Je ne vois pas où tu veux en venir…
(44)DR DOLTO – Le langage n’est qu’une des images.

Ce n’est qu’une des manifestations de l’acte d’amour, qu’une des manifestations où l’être dans l’acte d’amour, est morcelé.

Nous ne sommes pas complets, puisque nous avons besoin de nous compléter quand nous avons besoin de parole.

Il ne sais pas ce qu’il dit, c’est l’autre, s’il l’entend.

Ce qui se passe par le langage peut se passer pas beaucoup d’autres moyens.
DR MANNONI – Une remarque :
C’est que les dessins ne sont pas images, mais des objets et le problème de savoir si son image est symbole ou réalité ?

C’est extrêmement difficile.
DR LACAN – C’est un des modes par lesquels en tout cas dans la phénoménologie de l’intention, on aborde l’imaginaire, par tout ce qui est reproduction artificielle, les plus accessibles.
MME MARCUS-BLAJAN – Il est frappant de voir la prédominance du visuel. Les rêves en général sont visuels.
Je me demande à quoi cela correspond ?
DR LACAN – … Tout ce qui est captations…

***. À cet endroit une autre source indique le mot orbite. 

Serait-ce Urbild ?18