La quête de l’art de vivre comme alternative à la douleur d’exister en confinement

Pour la première rencontre Sicut Palea de la Fondation de la Psychanalyse, le 22 novembre 2020

Introduction : la workation de confinement 

Avec mes remerciements aux amis et collègues pour cette belle opportunité d’interlocution interculturel libre et ouvert Sicut Palea

Le monde entier est confronté à la limitation des contacts sociaux et des déplacements. Quels sont les effets de ces processus culturels massifs d’un point de vue psychanalytique ?

Afin de synthétiser l’année qui s’écoule, j’ai choisi les trois pointes essentielles. Les deux premiers, cocon et Apocalypse, servent à spécifier les actualisations clés – où ? et quand ?

La troisième pointe concerne la question universelle de parlêtre : que faire ? , et plus précisément : que faire pendant ce long workation ?

Dans la pratique d’un psychanalyste, maintenant, on entend beaucoup de preuves de paralysie de la volonté et d’une perte radicale des objectifs.

Pourtant, le discours du sujet de l’Inconscient ne peut être remplacé ni par une médicalisation excessive, ni par des stratégies de coaching. Je ferai ici référence à la formulation :

La dépression n’existe pas, il y a la douleur d’exister

Dr Patrick Valas
Grigory Skovoroda (1722-1794), philosophe et poète

Bien sûr, c’est la question globale en tant que locale. Et dans la logique de la glocalisation, me paraît actuelle la révision de la doctrine du philosophe Grigory Skovoroda, ce Michel Montaigne ukrainien – et notamment son concept de сродна праця (ukr.), littéralement l’ouvrage congénital, qui vise à unir le passe-temps affecté avec l’humeur d’aménagement du sinthome.

D’une part, c’est l’interprétation des signifiants personnels sur le terrain de la lituraterre. « L’ouvrage congénital » a l’effet du travail profondément intrinsèque ( angl. in-born work ). Et d’autre part, le concept implique une réalisation pratique, au sens oriental du chemin du Tao.

Et c’est la quête de l’ouvrage congénital, à laquelle un psychanalyste est si souvent appelé de répondre dans le cadre de son discours. Un tel choix – est le choix d’abord de la structure, et puis de la non-structure – est toujours profondément personnel et même intime… d’ailleurs, comme la psychanalyse.

L’Apocalypse

Donc, pourquoi l’Apocalypse est le mot clé en quête de décrire le passage vers l’année 2021 ? On a dû faire face au sentiment que le monde explose et, simultanément, rétrécit. La doxa, qui caractérise la période en cours, vise l’incertitude.

À partir d’insatisfaction à l’égard de la culture, c’est une tendance massive d’attentes du déclin, quand les sujets témoignent du sentiment océanique dû à la menace globale.

Bien entendu, tout cela n’est pas nouveau dans la perspective des tendances à long terme et des cycles économiques comme les cycles de Kondratyev qui remontent au siècle précédent. La puissante angoisse correspond à l’aiguisement de la guerre froide… sauf que maintenant le Grand Autre s’incarne dans l’idée d’une pandémie.

Il est difficile, voire impossible, mettre en œuvre certaines routines, qui constituent une base typique d’auto-identification pour les habitants des zones urbaines, et plus largement pour tous les adhérents de l’idée du « monde globalisé » et de frontières ouvertes. À rebours, le champ du planning à moyen et à long-terme semble être remplacé par le modus du hikkikomori, cet ermitage confortable et volontaire.

Toutefois, est intéressant de noter qu’à certains égards, les restrictions de lockdown peuvent atténuer la névrotisation dans la culture : en d’autres mots, le discours courant force beaucoup moins à la célébration à l’outrance, d’ici, il y a moins de pression de jouir. Mais si c’est le cas, on fait néanmoins face à un discours gnomique, puisqu’il s’agit de l’idée de rétribution, et souvent d’une vertu d’éprouver la « crainte de Dieu ».

Cela n’est point surprenant, même à l’ère post-postmoderniste du progrès de la science. N’oublions pas, que parlêtre en tant que sujet trinitaire dans l’approche lacanienne est l’agent issue de l’hystérie. En bref, la Covid est souvent perçu à travers le prisme de RSI, – en tant qu’un tel régime pandémique gouvernemental réalise ce que du Symbolique peut s’imaginer. Des mesures contradictoires pour lutter contre le virus démontrent la complication du discours du Maitre, et les bouts de Réel sans aucun sens sont traumatiques.

Le lagom scandinave comme l’idéal de la consommation modéré, du conservatisme rationnel, évolue donc vers l’autoprivation, à risque de devenir l’intention de l’ascétisme quasi-religieux. Toutes ces tendances complètent la spéculation sur les mouvements environnementaux et écologistes.

L’idée de célébration constante, de la consommation glamoureuse comme l’idéologie de la jouissance perverse, socialement approuvée « sans pénalité » – semble maintenant encore plus contradictoire, grâce aux risques pandémiques.

En cours d’analyse, en outre, les sujets témoignent de l’établissent d’une relation profondément personnelle avec sacrée Covid. Le virus tel qu’il apparait dans la parole, est souvent métaphorisé vers une image personnifiée, comparable à l’incarnation de la peste noire en Moyen Age. Et en tant que tel il est supposé de punir les gens, qui ne sont pas habitués aux pénuries. Le plus-de-signification comprend la quête du châtiment dû à une « vie trop légère », au renoncement d’investir aux réserves stratégiques.

Donc, est-il possible d’échapper à cette pénalité en changeant des Pénates ? Mais est-ce qu’il y a encore des zones géographiques qui représenteraient l’incarnation du Bien, comme les « îles merveilleuses » de chants divins celtiques ?

À l’ère de la glocalisation, il faudrait plutôt parler de lieux étroits : de donjon au sens médiéval – ou on peut accommoder ses hard drives d’un cocon numérique.

Cocon post-apocalyptique

Avec les défis de l’épidémie et la transition vers le Web 2.5, les utilisateurs de la culture moderne en tant qu’utilisateurs des médias numériques sont poussés à transférer leur vie en ligne sous la menace épidémiologique de perdre leur corps propre.

De toute façon, les masques unissent les gens dans la foule ; les figures, qui ne doivent pas être approchés ou touchés. Et toute la société de la consommation et du spectacle s’est déplacé vers Internet. Le monde habité se réduit à un cocon entrelacé de capteurs. Mais comment se divertir dans cet espace étroit du jardin secret ?

Hélas, les objets à l’écran sont dépourvus de cohérence : grâce aux efforts des spécialistes du marketing, ils sont plutôt les objets idéaux de Platon. Oui, c’est le discours capitaliste. Même s’ils sont séduisants sur les écrans, ils sont dénués de tangibilité. Pour beaucoup, la virtualisation totale, le recours à des gadgets et à une prothèse corporelle numérique est la rupture finale de l’ordre post-agraire et industriel, du lien avec des générations avant l’ère des médias numériques.

Ainsi, les individus du monde entier acceptent les contraintes de temps comme une nouvelle normalité de style anti-utopique, comme une forme de contrôle social pour leur propre sécurité. La principale menace interne est l’angoisse d’effondrement et des lacunes socio-tactiles dans la Robinsonade de la Covid. C’est la tension entre la distance sociale et l’augmentation de la densité des contacts médiatiques.

Mais en parlant d’inhibition, de symptôme et d’angoisse, nous discutons déjà la psychanalyse.

La psychanalyse

Donc, pour retrouver la phallicité perdue, le lien avec la civilisation, un semblant de contrôle sur son existence, l’utilisateur entre en consommation et la production de contenu en ligne.

En effet, dans les médias le sujet du signifiant, de la logique pure du signal numérique et du bruit numérique, est aliéné de son corps, qui subit des postures inconfortables et des écrans nuisibles. Et il participe donc à la crise de surproduction de contenu – cela au nom de maintenir un contact permanent avec l’image médiatique en tant que produit de la culture.

La nécessité, avec laquelle le sujet de l’Inconscient s’interroge sur la médiatotalité et la plénitude de ses émotions, qui dépendent également de la sensibilité corporelle, est de plus en plus aiguë.

Comment un corps vivant sera-t-il structuré par une présence médiatique forcée et constante ?

La question se pose inévitablement : jusqu’où peut-on aller dans l’auto-castration par rapport à la liberté de son corps propre et à la production de simulacres ? Malgré l’apparente commodité de la présence à distance, un tel luxe ne se correspond-il pas au fantasme du corps morcelé du stade pré-spéculaire ? N’exacerbe-t-il pas la contradiction fondamentale, qui réside dans la condition de l’émergence du sujet, son entrée dans la parole comme parlêtre ?

En quelque sorte, c’est l’idée de marier dans les médias le bien-être quotidien avec memento mori à un niveau high-tech. Un tel style de vie ne peut être dépourvu d’éléments nécrophiles et, bien sûr, dans la parole est souvent associé à la mélancolie. Après tout, les rituels quotidiens servent d’aide à des routines tangibles, au soutien de l’image de l’intégrité corporelle.

À l’extrême frontière de l’esthétique cyberpunk, les utilisateurs sont encouragés à éliminer le réel et à vivre dans la logique du corps-sans-organes.

Ici faut faire attention, car la folie n’est pas créative comme telle, c’est le sujet de l’Inconsient qui demeure vivant et productif malgré les restrictions que Spaltung lui pose, comme S. Freud le définit. Cependant, la psychanalyse offre ici une opportunité de comprendre et agir dans la complexité. Et il est donc important que la psychanalyse ne soit pas seulement une introspection mais aussi un lien social.

En même temps, la psychanalyse ne prétend pas combler toutes les niches et tamponner les moindres insatisfactions quotidiennes, et n’impose pas le choix final entre Sénèque et Épicure. Un psychanalyste peut proposer la cure analytique comme un sinthome, pour que le sujet en analyse puisse passer à la construction de son art de vivre. La reponse !

Est-ce aussi la question d’un style personnel unique et singulier, d’un ouvrage congénital qui ne serait pas artificiellement limité par des idéologies ?

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