JACQUES LACAN Le Séminaire sur « L’Homme aux loups » (1952) notes d’un auditeur rédigées par Jacques-Alain Miller


REFOULEMENT ET VERITE

Nous avons étudié l’an dernier le cas Dora.

Cette étude nous a permis de prendre sur le sujet du transfert des vues nouvelles, que je résumerai ainsi – le transfert est lié à des anticipations subjectives chez l’analyste, tandis que le contretransfert peut être considéré comme la somme des préjugés de l’ analyste.

Nous abordons cette année un autre cas de Freud, celui de l’Homme aux loups. Il nous faut tenter de voir ce que signifie ce texte, et ce qu’il apporte.

L’Homme aux loups, quel est le personnage que nous dénommons ainsi ?
Une partie de son drame tient en ceci, que son insertion dans la société est, pour ainsi dire, désinserrée. Il faut noter qu’il fut très précocement séparé de tout ce qui pouvait, sur le plan social, constituer pour lui un modèle. Toute la suite de son histoire est à situer dans ce contexte.

Ce personnage présente un certain trouble névrotique, qui s’est trouvé qualifié d’état maniaco-dépressif – ce, avant que Freud ne le voit, et Freud n’adopte pas cette classification nosographique.
Selon lui, l’état que présente l’Homme aux loups doit être considéré comme suivant la guérison spontanée d’une névrose obsessionnelle.

Il convient encore de préciser qu’après l’analyse avec Freud, le sujet présenta un comportement psychotique. Freud a donc publié ce cas comme l’histoire d’une névrose infantile, névrose de l’enfance qui a eu des manifestations diverses et variées dans leur structure.

Sur quoi son observation est-elle centrée ? A y regarder de près, elle ; se concentre sur la recherche détaillée, passionnée, et, pourrait-on dire, contre les faits, de l’existence ou de la non-existence, d’événements traumatisants dans la prime enfance. Ses idées sur le sujet des événements traumatiques de la prime enfance, Freud les tira de son champ d’expérience, et il insiste souvent dans ses écrits sur la difficulté qu’il éprouva à les maintenir.

En effet, les tentatives ne manquèrent pas, au sein de son propre groupe même, pour en diminuer la portée, pour les rendre plus acceptables au commun. De là naquirent les scissions inaugurées par Jung et Adler.

Mais dès avant la déviation jungienne, dès le début de ses recherches sur l’hystérie, les histoires de séduction ou de viol s’avéraient avec trop de régularité fermement fantasmatique pour que l’on n’en fût pas frappé, bien que cela ne constituât pas, à vrai dire, une objection entièrement valable contre la réalité de ces événements traumatiques.

Une objection plus grave est le caractère stéréotypé de la scène primitive. Il s’agit toujours d’un coïtus a tergo . Il y a là quelque chose de très problématique. Plutôt que d’un événement réel, ne s’agirait-il pas d’un schéma, d’une image phylogénétique., ressurgissant dans la reviviscence imaginaire ? Voyez là-dessus le cinquième chapitre de l’observation. .

C’est là qu’il convient de rappeler ce qui est essentiel dans une analyse, à savoir que le sujet ne soit pas détourné de la réalisation pleine et entière de ce qui a été ce que nous devons appeler son histoire.

Qu’est-ce qu’une analyse ? – sinon ce qui doit permettre au sujet d’assumer pleinement ce qui a été sa propre histoire.
Or, dans l’analyse de l’Homme aux loups précisément, Freud n’a jamais pu obtenir à proprement parler du sujet, la réminiscence de la réalité, dans le passé, de la scène- cette scène autour de quoi tourne pourtant toute l’analyse.

Pour s’orienter dans ce débat, il faut, sur ce qu’est un événement, faire une distinction. La réalité de l’événement est une chose, mais ce n’est pas tout. Il y a quelque chose d’autre – l’historicité de l’événement.

De quoi s’agit-il ? De quelque chose de souple et de décisif, qui fut une impression chez le sujet, et qui domina, et qui s’avère nécessaire à expliquer la suite de son comportement. Et c’est cela qui demeure l’importance essentielle de la discussion à laquelle se livre Freud autour de l’événement traumatique initial. Cet événement ne fait donc pas l’objet d’une réminiscence du sujet. Il est reconstitué très indirectement à partir du rêve des loups. Et c’est Freud qui apprend au sujet à le lire.

Ce rêve se traduit comme un délire. Pour le traduire, il n’est que de l’inverser – Les loups me regardent immobiles – Je regarde une scène particulièrement agitée. On peut ajouter – Ces loups ont de belles queues – Gare à la mienne ! La lecture du rêve amène à la scène reconstruite, qui est ensuite assumée par le sujet.

Notez, à propos de l’interprétation, l’attention portée par Freud au travail du rêve. La signification d’un rêve se lit pour lui dans le travail d’élaboration, de transformation. Une fois reconstruit, l’événement traumatique permet de comprendre tout ce qui s’est passé ensuite, et tout ce qui est assumé par le sujet comme son histoire.

Il n’est pas inutile de se demander à ce propos – qu’est-ce que l’histoire ? L’histoire est-elle une dimension proprement humaine ?

Je réponds – l’histoire est de l’ordre de la vérité. C’est une vérité qui a cette propriété que le sujet qui l’assume en dépend dans sa constitution même de sujet. Et réciproquement, cette histoire dépend aussi du sujet lui-même, en tant qu’il la pense et repense à sa façon.

Demandons-nous maintenant ce qu’est l’expérience psychanalytique au regard de cette vérité. Une psychanalyse n’est-elle achevée que lorsque l’analysé est capable d’avoir pleine conscience de lui-même ?

Ce qu’exige l’expérience de Freud, est exactement ceci – que le sujet qui parle réalise, dans un certain champ qui est celui des rapports symboliques, une intégration difficile – celle de sa sexualité.

Sa sexualité est une réalité qui lui échappe en partie, dans la mesure même où il a échoué à symboliser d’une humaine certains rapports symboliques.
Cette intégration doit s’accomplir dans l’expérience en tant qu’elle se situe pour le sujet sur le plan de ce que nous appelons sa vérité, c’est-à-dire en tant qu’elle est une expérience, si l’on peut dire, en première personne.

Qu’en est-il s’agissant de l’Homme aux loups ? Pourquoi les séances n’apportent-elles rien pendant des mois et des années ?

C’est qu’il s’agit d’un sujet à proprement parler isolé, de par sa position de riche, d’un sujet dont le moi est un moi fort, comme l’est d’ailleurs tout moi
(…) dans l’autre.

J’ai parlé de l’intégration symbolique de la sexualité. En effet, la sexualité humaine requiert l’intervention d’un plan proprement culturel, pour autant que c’est par rapport au père que le sujet a à se situer. L’Homme aux loups passe pour ce faire par la phobie. Il y a intervention de l’animal. Entendons bien ce que cela signifie, dès lors que Freud allègue à ce propos le totémisme.

Cela signifie que le drame de l’OEdipe, qui est le drame du meurtre du père, passe par les rapports symboliques. Il s’agit de sublimation, dit-on. Mais qu’est-ce que la sublimation ? – sinon la socialisation des instincts.

Il y a refoulement. Certes, mais qu’est-ce que le refoulement ?

Disons que c’est l’exclusion, hors de la conscience, d’un certain (…) relationnel qui n’en continue pas moins à dominer le sujet. Une situation exclue de la conscience se trouve, par le refoulement, dotée d’une puissance d’attraction qui lui est propre, qui entraîne aveuglement et méconnaissance au niveau du système conscient subjectif. Tout ce qui est coordonné à cette situation tend à rejoindre la masse du refoulé.

C’est là ce qui constitue le système de l’inconscient, lequel a une inertie propre, et continue à attirer dans cette sphère d’amnésie tout ce qui y est connexe. C’est là ce qui gène la réalisation du sujet -comme, par exemple, ayant vécu telle situation œdipienne.

Or, tout cela est, chez un sujet névrosé, assez électivement localisé autour du rapport au père et à la mère c’est-à-dire autour du complexe d’OEdipe.

Il demeure qu’à côté de ses incidences sur la genèse des névroses, le complexe d’OEdipe a aussi une fonction normativante.

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