« Work in progress » 30 mars 2021

"Lalangue", ce néologisme, présenté au tableau par Lacan lors son séminaire « Le Savoir du psychanalyste » (en alternance avec  …Ou Pire, livre XIX),  à La Chapelle de Sainte-Anne, signifie  que l’acte psychanalytique, joue, par la vertue du « Transfert », sur une dysorthographie calculée, un agrammatisme décidé, et une prolifération de néologismes sans fin (789 inventés par Lacan en son temps) mais, dont aucun n’est passé dans la langue française à ce jour).
Il ajoute en plus, qu’il n’y a pas de noeud dans la nature (notamment dans le corps), en conséquence de quoi, dés que l’on découvre un noeud, quelque part sur la planète, on est sûr que l’on a à faire avec des « Zumains ».

Du coup il faut dire bye-bye à connaître l’origine du langage, lequel pour nous est là depuis toujours et sera là après notre mort.
Du coup, il peut prédire que l’avenir de la psychanalyse ne sera pas mathématique, dès son Séminaire Encore (livre XX).
Ce qui ne l’empêchera pas d’explorer jusqu’à l’épuisement la triplicité borroméenne, soit lévogyre ou soit  dextrogyre, par leur nouage entre la Science, la Psychanalyse (la vraie pas la fausse de l’IPA) et la Religion ( La Catholique Romaine« la vraie selon elle-même »).

Ainsi :
- SIR : La Science : Symbolise les Images qu’elle se donne du Réel (SIR). 
- IRS : La Psychanalyse: Invente  (ou Imagine), ce qui du Réel pourrait se symboliser (IRS).
- RSI : La Religion:, «Réalise"( avec l’hostie- soit le corps du Christ, et le vin son sang) ce qui du Symbolique (La voix du Saint-Esprit)  peut s’imaginer de Dieu qui « êtes aux cieux"(RSI).

Patrick Valas

Vint mi lieu cé où les mères?

Si dans un premier temps, le nom de Brisset est connu pour avoir marqué le plus grand canular littéraire du siècle, il sera, dans un second temps, autrement réhabilité, sous la plume de Duchamp, Breton, Foucault, Deleuze… rappelant, mais de manière inversée, l’aphorisme de Marx : « l’histoire se répète, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Brisset incarne l’époque du surpli, où le langage depuis Mallarmé se joue sur lui-même, « scintillant dans l’éclat de son être ». Avec Brisset, le langage s’étend jusqu’au seuil de son impossibilité, dans cette « région informe, muette, insignifiante où [il] peut se libérer » (Foucault). C’est aussi dans cet espace que la littérature avec Roussel, Artaud, Céline, Beckett et d’autres encore se présentera, folle et agitée, sous la forme de l’expérience de la limite, engendrant une nouvelle syntaxe. Celle-ci se disloque, les lettres se dispersent, la forme écorchée triomphe : c’est l’ère du soupçon. C’est l’expérience du réel ou de l’impensable : le cri du corps supplicié d’Artaud ; expérience du ratage : Rater encore, Rater mieux de Beckett ; expérience de l’ivresse de la répétition mise en abyme par les parenthèses de Roussel narguant de leur fuite, ou encore de l’hypallage célinienne qui fait sortir les mots de leurs gonds pour contester les enjeux ontologiques du langage.

Ce sont les psychotiques qui inventent une nouvelle syntaxe (à distinguer du style). Pour Brisset, comme tous les psychotiques qui précisément ne peuvent compter sur la frontière phallique, son invention oblige à une décomposition du langage dont il tient la structure qu’il doit habiter. Le semblant faisant défaut, il est alors « abusé » par ses contemporains la première fois, avant qu’on ne découvre chez lui, dans un second temps, ce vers quoi nombre de poètes s’efforcent de tendre.

Aussi, en traquant l’origine « par son incroyable réseau de calembours », il a à jamais subverti toute recherche sur la philologie, dévoilant la dimension impossible de l’étymologie. Comme le dit Noël Sabord dans son article, un précurseur du dadaïsme : « au moment où cette science s’établissait enfin sur des principes qu’elle croyait indiscutables, Brisset remettait tout en question, affirmait l’indépendance absolue de toute langue, leur donnait à toutes et à chacune une même origine […] et ne consentait à reconnaître dans les nôtres aucun élément étranger », mais à suivre une voie curieuse où, tel le collage, le mot se décompose, circule, se transforme, mute en une kyrielle de sons. Au lieu que la recherche de l’origine « resserre la langue », elle ouvre au contraire à une prolifération illimitée. Libéré du latin, le mot se déchaîne, vole en éclat, défile et dérive sans contraintes. Refuser le passage d’une langue morte à une langue vivante, c’est refuser l’ordre symbolique. Ce qui est forclos du symbolique fait alors retour dans le réel, sous forme de déferlante de lalangue.

Brisset crée une langue nouvelle, mais qui, cette fois-ci, ne se forme pas sur le modèle des anciennes (rejet du latin), et ne sera donc pas ratée. En utilisant ce mot, je pense à une citation de Lacan extraite de l’insu… : « toute langue nouvelle c’est une métalangue, mais comme toutes les langues nouvelles, elles se forment sur le modèle des anciennes, c’est-à-dire qu’elle est ratée. Qu’est-ce qu’il y a comme fatalité qui fait que, quel que soit le génie de quelqu’un, il recommence dans le même rail, dans ce rail qui fait que la langue est ratée, qu’en somme c’est une bouffonnerie de langue ». Elle n’est pas ratée, dans la mesure où le mot est la chose. On s’éloigne de la métaphore, elle inoriginée, dénaturée. Rappelons que l’enfant se coupe de la jouissance lorsque le cri se transforme en signifiant. Il est alors introduit dans le bain du langage, émergeant comme être parlant. Ainsi, le langage commence là où cesse le bruit, engageant l’ordre symbolique, c’est-à-dire aussi la dimension menteuse : le langage ment car il creuse l’écart entre dire et faire ; c’est en ce sens qu’il rate la chose. Or, pour Brisset, il n’y pas de dissymétrie entre signifiant et signifié qui est censée rester énigmatique, mais une quasi-équivalence du son et du sens. Il est ainsi d’Israélite : I sra élite, ou de l’écrivain : l’écrit vain. Le rapport qui lie les mots est réduit à peau de chagrin ; ceux-ci sont indistincts, et la langue n’est pas conçue comme un système d’opposition. En recourant à la technique de l’holorime, il court-circuite, comme l’holophrase, l’écart entre deux éléments.

Brisset ne donnera lieu ni à un courant ni à une secte, mais, que ce soit dans la farce ou dans la tragédie, il aura transmis, par l’invention d’une écriture, une façon de jouer avec lalangue et aux holorimes.

 Pour l’anecdote : j’ai montré à mon fils de huit ans un extrait de Brisset :

« Les dents, la bouche

Les dents, là, bouchent.

Les dents la bouchent.

L’aidant la bouche.

Lait dans la bouche » etc.

Le soir, avant le couché, il s’est attelé à un exercice de style, un canular, en réécrivant le titre de Jules Verne, posé à côté de son lit : Vingt mille lieues sous les mers, titre de chevet :

« Vingt mille lieux sous les mers

Vain milieu sous les mers

Vingt mille eux sous les mers

Vin mille lieux saoules les mères

Vint mi lieu cé où les mères ».

Dans cet exercice de style, à l’image de l’écriture de Brisset, la fonction de l’orthographe, qui consiste à creuser l’écart entre le mot et la chose, masquant la phonétique, est abolie au profit de la restitution des mots aux sons qui les ont engendrés. Aussi remarque-t-on à travers cet exercice jouissif et solitaire la différence qui existe entre le mot selon qu’il appartient au dictionnaire ou au lexique.  « C’est que, comme le dit Christian Bonnefoi, les mots du lexique ont réveillé en eux plus qu’une origine de sens, ils ont réveillé les images qu’ils contiennent (mais qu’ils ne contiennent qu’au moment où ils apparaissent « mots », à leur naissance) et dont ils sont la partie mutante »… et qu’on entend. C’est cela qui va intéresser Foucault : arracher aux mots des scènes visibles, des bruits dissimulés sous les mots, une « scénographie phonétique indéfiniment accélérée » ; ces mots qui défilent en roue libre, au hasard, mais qui finissent par présenter une scène, par dire quelque chose. Et que nous dit Brisset ? Que l’homme est un calembour, jeu infini de mots, pataugeant entre lutte, bataille et étreinte, dans le bruit qui incessamment fragmente, compose et décompose. Il y a aussi l’idée blanchotienne selon laquelle lorsqu’on on vise l’origine, on ruine l’œuvre, restaurant le désœuvrement sans fin ; une source qui d’une certaine façon doit être tarie pour devenir ressource.

L’œuvre de Brisset est une œuvre qui se dévoile au futur antérieur, où il a pu être autrement réhabilité (de la farce à la tragédie), grâce aux penseurs précédemment cités, au dadaïsme et au surréalisme. Il est ainsi frappant pour Breton « que l’œuvre de Raymond Roussel, l’œuvre de Marcel Duchamp, se soient produites, à leur insu ou non, en connexion étroite avec celle de Brisset, dont l’empire peut être étendu jusqu’aux essais les plus récents de dislocation poétique du langage (« Révolution du mot») : Robert Desnos, Michel Leiris, Henri Michaux, James Joyce et la jeune école américaine de Paris ». Borges affirme que certains auteurs du passé doivent leur survie à la lecture qu’on peut faire de leurs œuvres à la lumière de textes postérieurs, d’où il conclut : « Le fait est que chaque écrivain crée ses précurseurs ». L’ère de la dislocation poétique, celle de l’explosion et du jeu multiplicateur du langage juxtaposant des éléments qui se détruisent et se recréent, aura ainsi reconnu en Brisset son précurseur.

Dina Germanos Besson

Discussion avec le pataphysicien Marc Décimo, ainsi que Pierrette Turlais, Christine de Camy et Fabienne Ankaoua, depuis les murs de la BNF, à la librairie Tschann 13, autour de Jean-Brisset surréaliste?

Troumatisme : la matière du changement et la re-création

Covid19 : comment s’en sortir sans sortir, par la Fondation de la psychanalyse. Transcription de l’événement en ligne 19 décembre 2020

Introduction : la workation de confinement

La pandémie de Covid-19, comme la chose-en-soi, a déjà occupé sa place dans les champs des discours. Cela s’est produit comme un tournant vers une nouvelle aggravation de toutes les relations politiques, sans oublier une nouvelle vague de la migration numérique de masse. Les limitations des contacts tangibles nous obligent à explorer de nouveaux espaces et de nouvelles voies de sublimation, – tout en restant physiquement sur place. Les nouveaux nomades ne sont pas en galope sur un cheval, mais ont une chaise confortable. Nos relations sont maintenant beaucoup plus intégrées dans les médias et structurées par des logiciels.

Et sans exagérer, c’est un moment historique, comparable à la révolution industrielle. En termes du rapport avec le corps, les machines du côté « hard », des gadgets, peuvent changer l’organisme – au moins, la posture, les doigts, les yeux. Et c’est sans parler des gizmos, des lunettes virtuelles, des prothèses corporels. Du côté « soft », les logiciels changent inévitablement nos habitudes mentales, la perception du corps propre. En absorbant des éléments de langages de programmation, tous ces patchs et frameworks, on met en question la structure même de la pensée au sens d’une langue traditionnelle. Cependant, un changement global dans l’esthétique des relations humaines, n’est-ce aussi l’arrivée de la nouvelle éthique ?

Nous participons tous aux événements en ligne qui annoncent une démocratisation radicale du discours universitaire. Cependant, l’effet secondaire d’une telle liberté est le fait d’être dans un cocon numérique individuel, avec l’escalade inévitable du discours capitaliste pour chaque internaute. Est-ce plutôt mal ou bien ? Ici, il s’agit d’un processus très complexe au niveau des changements systémiques.

Mais à quel prix entre-t-on dans cette présomption nomade, sommes-nous déjà face à une nouvelle barbarie dans le monde après Covid ?

Quelle est l’essence principale de l’insatisfaction à l’égard de la culture ?

Dans la partie précédente du cycle économique, le refrain était l’appel à profiter de la globalisation, planifier à court terme, consommer et voyager beaucoup. En cours de l’avènement de la pandémie, l’agenda a radicalement basculé : il faut désormais vivre enfermé, économiser et limiter tous les contacts externes. Une telle adaptation était – et elle reste ! – une question très difficile, multiplié par la complexité de la crise de surproduction de contenu en ligne.

D’abord, les sujets ont dû se soumettre au court contexte, puis la période de suspension a duré plus d’un an. Par exemple, on peut parler de traumatismes dues à la panne de la vie habituelle, et des tentatives saisir ces bouts de Réel insaisissables qu’apporte le Covid. Le premier procès de la défense est la retrait, le clivage. De plus, il y a beaucoup de pression et de contrôle gouvernemental pour appliquer ces restrictions. Les gens s’adaptent, plus ou moins, – bien sûr, non sans difficultés.

Norman Wilkinson, « Dazzled Ships at Night » (1918).

Mais ce n’est pas ça qu’est le pire. Dès qu’un vaccin sera trouvé, l’attrait général du discours courant changera à nouveau vers son contraire : il faudra encore une fois surconsommer pour restaurer des secteurs entiers de l’économie. C’est comme un bout de métal durci – soit déchiré, – par un brusque changement des températures.

Pourtant, dans les versions de la réalité post-Covid, en plan de redémarrer le « brave new World », – la représentation du soi semble être plutôt perplexe. Je donnerai un exemple très approximatif, avec des ordres opposés – le fameux « double bind », par ce que constitue le paradigme d’avant Covid et d’avec Covid. Si le sujet accepte un tel clivage et régresse dans ce semblant de « down shifting », il lui sera difficile de se réadapter de nouveau à un rythme différent d’après Covid.

Après tout, la régression se réfère à la réduction de la complexité de la sublimation, à la simplification de l’activité culturelle vers « du pain et des jeux » de l’antique Rome, c'est-à-dire de « pizza et Netflix ». Et ce n'est pas encore l'option la plus pessimiste.

Car une rupture douloureuse pousse le sujet vers la réévaluation de soi-même, de son environnement, à la recherche du sens dans l’après-coup, – et souvent en vain. Dans ce cas, tout le traumatisme dû au confinement se referme autour d’un trou, augmenté de la jouissance mortifère, qui échappe à l’interprétation. Il faut noter aussi la résistance du discours lui-même. Et c’est là, que le principal malaise du Covid à l’égard de la culture, est en train de se jouer.

Question classification

On verra, si on va ensuite ajouter au système DSM une nouvelle entité, intitulée « trouble mentale due à Covid » – avec la reviviscence des souvenirs, le sentiment d’étrangeté, de déréalisation. On la décrit souvent comme le sentiment de ne pas être le maitre de son propre monde, un carnage psychologique « boulot-dodo-… » – maintenant même sans métro. On peut essayer d’esquisser le cercle des idées fixes, constitués des sentiments que le monde est devenu laid, infecté, menaçant. Outre le bouclage, c’est aussi l’appauvrissement du système de projections et d’introjections.

L’enjeu ici est de ne pas rester le prisonnier du son passée en tant qu’une mémoire rigide, structuré par un fantasme effrayant, et vis-à-vis à l’immensité de cette expérience.

En effet, la psychanalyse avait accumulé une profonde et large compréhension des traumatismes et des névroses d’après-guerre. On peut recourir ici, entre d’autres, vers

Une métaphore économique du procès kafkaïen

Comme Sigmund Freud le démontre déjà dès la première topique, dans son travail « Witz »[1] – « le trait d’esprit », les destins pulsionnels sont représentables des points de vue économique et dynamique, quand on parle de la répartition d’une énergie quantifiable d’ordre pulsionnel.

Et si on utilise la métaphore économique freudienne pour la représentation de la psyché… en tant qu’une entreprise ? Imaginez que le patron ne se jouit que des rapports optimistes, et il se met en colère, quand on envisage des problèmes. En conséquence, l’entropie s’accumule au point où le personnel commence à travailler pour un faux rapport en but de cacher les moindres insuffisances. Le processus de sacrifice de ressources à la jouissance, qui est au-delà du principe du plaisir, va jusqu’à la transformation en une organisation totalement perverse, et quasi non-productive s’il s’agit du Réel.

Paradoxalement, une crise peut contribuer à améliorer la santé du système en tant que point de radicalisation de la demande de la cure. La crise devient parfois la seule issue pour se rendre compte de l’ampleur d’une telle bureaucratie interne, de ce processus kafkaïen.

Donc, la crise systémique est par excellence une grave opportunité à ne pas manquer. D’ailleurs, on le sait bien théoriquement grâce à Edgar Morin [2]. La difficulté pratique ici est : ce qui se joue dans le trauma, c’est l’incapacité de symboliser le Réel traumatisant. Donc, la crise, au lieu de sauver de l’excès de l’entropie, mène au pire.

Jacques Lacan ajoute dans « L’instance de la lettre… », que ce soit à la relation de l’homme au signifiant que le sujet est capable d’entrevoir les changements dans sa propre vie [3]. Donc, la psychanalyse pourrait-elle être le principal moyen d’envisager les ruines en complexité, non seulement comme des pertes irréversibles – et cause de la mélancolie, mais aussi comme des opportunités surprenantes ?

Travailler : avec plaisir ou avec Ponos

Cependant, ne sont pas trop optimistes ceux, pour qui la crise se transforme en un tel phénomène de la mythologie grecque, comme Ponos le travail importun. D’après Hésiode, Ponos est la Divinité de la peine et du dur labeur, il est le fils d’Éris – de la Discorde, ainsi que les autres Douleurs [4] personnifiés, nettement comparables aux chevaliers d’Apocalypse.

En ce sens, Ponos est aussi à l’opposé des exploits d’Héraclès : bien que ces deux types de travail soient déterminés par l’hypostase féminine vengeresse, les exploits mènent à l’individuation symbolique, tandis que le travail dénué de sens subjectif conduit à la peine et à l’oubli. D’ailleurs, dans la tragédie de Sénèque, l’Œdipe est accablé de Ponos dans son exil.

Oedipus par Robert Wilson

Donc, Ponos peut être opposé à l’Acté, aux heures du travail perçus comme restauration et plaisir, – soit au Technè, la fabrication, augmenté d’Epistémè, du savoir noble. Et on revient ici au concept du travail congénital.

Mais peut-être, que c’est aussi la question de se permettre vivre les cycles, qu’on perçoit dans la clinique du deuil, pour assurer le Trauerarbeit ?

La matière du changement et le Trauerarbeit

C’est aussi la question de métaboliser les obstacles, les faire maîtrisables. En cas, si on est sécurisé internement (ce que Mélanie Klein appelait « le bon objet interne »), le sujet est capable de subir les fatalités traumatisantes : en quelque sorte, comme une invitation à la bricolage créative de son projet personnel. Mais il ne s’agit surement pas de la reconstruction du passé au juste, comme dans le mythe du remboursement, car on est en face au monde qui change.

La matière même du changement, prise comme une constante dans le cycle de vie des épargnes, peut bien être un élément de style de vie. Et ce n’est pas trop fantastique. Par exemple, dans l’ancienne Sparte, avec le législateur Lycurgue, survivre les temps de la paix c’était plus difficile que survivre les temps de la guerre. Les occurrences cycliques des cataclysmes y servaient plutôt d’une recréation fascinante – parmi les entraînements ascétiques.

Avec des analysants, on parle maintenant plutôt d’une épreuve d’exploration – de « gamification », quand le stress fait partie indissociable de la jouissance de vivre. C’est ce que le mythe hindou décrit sous le nom de « Lila », qu’est dans une certaine mesure le but d’une danse spontanée divine. Et c’est ce que Wilfred Bion avait cherché à conceptualiser comme un changement mutuel d’éléments alpha et bêta, et l’expérience mystique « O » [5].

Pourtant, en termes de toute théorie, plus ou moins exotique, il est clair que les changements avec des réorganisations exigent du sujet de la clarté d’esprit, de la patience et du dynamisme intérieur. C’est la capacité de créer littéralement à partir de rien, de la »Matière première », et de changer de manière flexible les types d’activités. C’est le point de profiter de la récréation comme de la RE-création de son monde, mais avec de nouveaux tournants.

Mais si l’on veut vraiment raisonner en termes de traumatisme post-Covid, il serait plus juste d’affirmer, que le sujet en tant que tel subit un traumatisme constitutif, qui est l’existence du langage par rapport à l’objet du désir. Jacques Lacan a ici une approche très particulière aux sublimations et au sinthome, c’est la question de produire la dit-mansion d’existence subjective, dont j’espère que nous pourrons parler plus en détail lors de notre prochaine rencontre.


[1] Freud S. « Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten », Leipzig und Wien, 1905.

[2] Morin E. “La Nature de la nature (La Méthode)”, 1977.

[3] Lacan J. L’instance de la lettre dans l’inconscient (1958) – dans Écrits, Seuil, Paris, 1966 : « une révolution insaisissable mais radicale ».

[4] Hésiode. “La Théogonie”.

[5] Bion, W. R. (1962b). Learning from Experience, London: William Heinemann. [Reprinted London: Karnac Books,]. Reprinted in Seven Servants (1977e).

La quête de l’art de vivre comme alternative à la douleur d’exister en confinement

Pour la première rencontre Sicut Palea de la Fondation de la Psychanalyse, le 22 novembre 2020

Introduction : la workation de confinement 

Avec mes remerciements aux amis et collègues pour cette belle opportunité d’interlocution interculturel libre et ouvert Sicut Palea

Le monde entier est confronté à la limitation des contacts sociaux et des déplacements. Quels sont les effets de ces processus culturels massifs d’un point de vue psychanalytique ?

Afin de synthétiser l’année qui s’écoule, j’ai choisi les trois pointes essentielles. Les deux premiers, cocon et Apocalypse, servent à spécifier les actualisations clés – où ? et quand ?

La troisième pointe concerne la question universelle de parlêtre : que faire ? , et plus précisément : que faire pendant ce long workation ?

Dans la pratique d’un psychanalyste, maintenant, on entend beaucoup de preuves de paralysie de la volonté et d’une perte radicale des objectifs.

Pourtant, le discours du sujet de l’Inconscient ne peut être remplacé ni par une médicalisation excessive, ni par des stratégies de coaching. Je ferai ici référence à la formulation :

La dépression n’existe pas, il y a la douleur d’exister

Dr Patrick Valas
Grigory Skovoroda (1722-1794), philosophe et poète

Bien sûr, c’est la question globale en tant que locale. Et dans la logique de la glocalisation, me paraît actuelle la révision de la doctrine du philosophe Grigory Skovoroda, ce Michel Montaigne ukrainien – et notamment son concept de сродна праця (ukr.), littéralement l’ouvrage congénital, qui vise à unir le passe-temps affecté avec l’humeur d’aménagement du sinthome.

D’une part, c’est l’interprétation des signifiants personnels sur le terrain de la lituraterre. « L’ouvrage congénital » a l’effet du travail profondément intrinsèque ( angl. in-born work ). Et d’autre part, le concept implique une réalisation pratique, au sens oriental du chemin du Tao.

Et c’est la quête de l’ouvrage congénital, à laquelle un psychanalyste est si souvent appelé de répondre dans le cadre de son discours. Un tel choix – est le choix d’abord de la structure, et puis de la non-structure – est toujours profondément personnel et même intime… d’ailleurs, comme la psychanalyse.

L’Apocalypse

Donc, pourquoi l’Apocalypse est le mot clé en quête de décrire le passage vers l’année 2021 ? On a dû faire face au sentiment que le monde explose et, simultanément, rétrécit. La doxa, qui caractérise la période en cours, vise l’incertitude.

À partir d’insatisfaction à l’égard de la culture, c’est une tendance massive d’attentes du déclin, quand les sujets témoignent du sentiment océanique dû à la menace globale.

Bien entendu, tout cela n’est pas nouveau dans la perspective des tendances à long terme et des cycles économiques comme les cycles de Kondratyev qui remontent au siècle précédent. La puissante angoisse correspond à l’aiguisement de la guerre froide… sauf que maintenant le Grand Autre s’incarne dans l’idée d’une pandémie.

Il est difficile, voire impossible, mettre en œuvre certaines routines, qui constituent une base typique d’auto-identification pour les habitants des zones urbaines, et plus largement pour tous les adhérents de l’idée du « monde globalisé » et de frontières ouvertes. À rebours, le champ du planning à moyen et à long-terme semble être remplacé par le modus du hikkikomori, cet ermitage confortable et volontaire.

Toutefois, est intéressant de noter qu’à certains égards, les restrictions de lockdown peuvent atténuer la névrotisation dans la culture : en d’autres mots, le discours courant force beaucoup moins à la célébration à l’outrance, d’ici, il y a moins de pression de jouir. Mais si c’est le cas, on fait néanmoins face à un discours gnomique, puisqu’il s’agit de l’idée de rétribution, et souvent d’une vertu d’éprouver la « crainte de Dieu ».

Cela n’est point surprenant, même à l’ère post-postmoderniste du progrès de la science. N’oublions pas, que parlêtre en tant que sujet trinitaire dans l’approche lacanienne est l’agent issue de l’hystérie. En bref, la Covid est souvent perçu à travers le prisme de RSI, – en tant qu’un tel régime pandémique gouvernemental réalise ce que du Symbolique peut s’imaginer. Des mesures contradictoires pour lutter contre le virus démontrent la complication du discours du Maitre, et les bouts de Réel sans aucun sens sont traumatiques.

Le lagom scandinave comme l’idéal de la consommation modéré, du conservatisme rationnel, évolue donc vers l’autoprivation, à risque de devenir l’intention de l’ascétisme quasi-religieux. Toutes ces tendances complètent la spéculation sur les mouvements environnementaux et écologistes.

L’idée de célébration constante, de la consommation glamoureuse comme l’idéologie de la jouissance perverse, socialement approuvée « sans pénalité » – semble maintenant encore plus contradictoire, grâce aux risques pandémiques.

En cours d’analyse, en outre, les sujets témoignent de l’établissent d’une relation profondément personnelle avec sacrée Covid. Le virus tel qu’il apparait dans la parole, est souvent métaphorisé vers une image personnifiée, comparable à l’incarnation de la peste noire en Moyen Age. Et en tant que tel il est supposé de punir les gens, qui ne sont pas habitués aux pénuries. Le plus-de-signification comprend la quête du châtiment dû à une « vie trop légère », au renoncement d’investir aux réserves stratégiques.

Donc, est-il possible d’échapper à cette pénalité en changeant des Pénates ? Mais est-ce qu’il y a encore des zones géographiques qui représenteraient l’incarnation du Bien, comme les « îles merveilleuses » de chants divins celtiques ?

À l’ère de la glocalisation, il faudrait plutôt parler de lieux étroits : de donjon au sens médiéval – ou on peut accommoder ses hard drives d’un cocon numérique.

Cocon post-apocalyptique

Avec les défis de l’épidémie et la transition vers le Web 2.5, les utilisateurs de la culture moderne en tant qu’utilisateurs des médias numériques sont poussés à transférer leur vie en ligne sous la menace épidémiologique de perdre leur corps propre.

De toute façon, les masques unissent les gens dans la foule ; les figures, qui ne doivent pas être approchés ou touchés. Et toute la société de la consommation et du spectacle s’est déplacé vers Internet. Le monde habité se réduit à un cocon entrelacé de capteurs. Mais comment se divertir dans cet espace étroit du jardin secret ?

Hélas, les objets à l’écran sont dépourvus de cohérence : grâce aux efforts des spécialistes du marketing, ils sont plutôt les objets idéaux de Platon. Oui, c’est le discours capitaliste. Même s’ils sont séduisants sur les écrans, ils sont dénués de tangibilité. Pour beaucoup, la virtualisation totale, le recours à des gadgets et à une prothèse corporelle numérique est la rupture finale de l’ordre post-agraire et industriel, du lien avec des générations avant l’ère des médias numériques.

Ainsi, les individus du monde entier acceptent les contraintes de temps comme une nouvelle normalité de style anti-utopique, comme une forme de contrôle social pour leur propre sécurité. La principale menace interne est l’angoisse d’effondrement et des lacunes socio-tactiles dans la Robinsonade de la Covid. C’est la tension entre la distance sociale et l’augmentation de la densité des contacts médiatiques.

Mais en parlant d’inhibition, de symptôme et d’angoisse, nous discutons déjà la psychanalyse.

La psychanalyse

Donc, pour retrouver la phallicité perdue, le lien avec la civilisation, un semblant de contrôle sur son existence, l’utilisateur entre en consommation et la production de contenu en ligne.

En effet, dans les médias le sujet du signifiant, de la logique pure du signal numérique et du bruit numérique, est aliéné de son corps, qui subit des postures inconfortables et des écrans nuisibles. Et il participe donc à la crise de surproduction de contenu – cela au nom de maintenir un contact permanent avec l’image médiatique en tant que produit de la culture.

La nécessité, avec laquelle le sujet de l’Inconscient s’interroge sur la médiatotalité et la plénitude de ses émotions, qui dépendent également de la sensibilité corporelle, est de plus en plus aiguë.

Comment un corps vivant sera-t-il structuré par une présence médiatique forcée et constante ?

La question se pose inévitablement : jusqu’où peut-on aller dans l’auto-castration par rapport à la liberté de son corps propre et à la production de simulacres ? Malgré l’apparente commodité de la présence à distance, un tel luxe ne se correspond-il pas au fantasme du corps morcelé du stade pré-spéculaire ? N’exacerbe-t-il pas la contradiction fondamentale, qui réside dans la condition de l’émergence du sujet, son entrée dans la parole comme parlêtre ?

En quelque sorte, c’est l’idée de marier dans les médias le bien-être quotidien avec memento mori à un niveau high-tech. Un tel style de vie ne peut être dépourvu d’éléments nécrophiles et, bien sûr, dans la parole est souvent associé à la mélancolie. Après tout, les rituels quotidiens servent d’aide à des routines tangibles, au soutien de l’image de l’intégrité corporelle.

À l’extrême frontière de l’esthétique cyberpunk, les utilisateurs sont encouragés à éliminer le réel et à vivre dans la logique du corps-sans-organes.

Ici faut faire attention, car la folie n’est pas créative comme telle, c’est le sujet de l’Inconsient qui demeure vivant et productif malgré les restrictions que Spaltung lui pose, comme S. Freud le définit. Cependant, la psychanalyse offre ici une opportunité de comprendre et agir dans la complexité. Et il est donc important que la psychanalyse ne soit pas seulement une introspection mais aussi un lien social.

En même temps, la psychanalyse ne prétend pas combler toutes les niches et tamponner les moindres insatisfactions quotidiennes, et n’impose pas le choix final entre Sénèque et Épicure. Un psychanalyste peut proposer la cure analytique comme un sinthome, pour que le sujet en analyse puisse passer à la construction de son art de vivre. La reponse !

Est-ce aussi la question d’un style personnel unique et singulier, d’un ouvrage congénital qui ne serait pas artificiellement limité par des idéologies ?

RETOUR AU FUTUR ANTÉRIEUR

Aura été «Le Pacs de Clairefontaine » (en forêt de Rambouillet à 30 km au nord de Paris) qui a été conclut entre tous ceux qui étaient venus s’y promener ensemble fin 1980, après la Dissolution de son école obtenue par Lacan à l’issue du vote des membres de l’EFP , fin septembre 1980.
Une réponse aussi à la Bombe melmanienne, ayant entrainé la dispersion des milles-et-un.

Lacan observait tout ça, sans intervenir, sachant que c’était inéluctable. Il avait obtenu ce qu’il souhaitait , soit la dissolution de celle qu’il appelait « Monécole » à été réalisée en fin septembre 1980, Lacan par ailleurs avait déposé les statuts de la « CAUSE FREUDIENNE » fin 1980, à la Préfecture de Paris, avec sa fidèle secrétaire préférée et très sympa, Ma Dame Magloire.
Cette association Cause Freudienne, était une étape intermédiaire avant le projet de fonder une nouvelle école (avec les « Milles »que Lacan avait désignés ainsi – dont j’étais), qui lui avaient écrit sur sa demande « vouloir poursuivre avec lui ».

Lacan voulait « refaire la même chose mais autrement » (c’était son expression), qu’avec son EFP dissoute. La bande de Clairefontaine, était le premier cercle de la « bande » de Jacques-à-l’Air-Malin. Il y avait aussi son frère Dédé de la bande à Ruquier, des gens qui se couchent toujours très tard.
Yavé aussi, Domino sa très belle femme aux yeux couleur d’azur, Juju Miam-Miam, et aussi Colette Solaire peut-être aussi Catherine Millet ? Jean Guy Godinot (un ami proche de moi) et Laurence Bataille (fille de Silvia Bataille et de George Bataille), et de deux où 3 autres personnes dont je ne suis pas sûr de leur nom.

Je n’étais pas de cette bande.
Lacan recevait encore ses analysants, dont j’étais et avec qui je faisais mes contrôles avec lui depuis 1974 (tout en continuant mon analyse avec lui). Nous ne parlions jamais de cela, entre nous pendant mes séances et mes contrôles avec lui.Ce qui s’est passé est à peu près la chose suivante :
– Charles Melman a diffusé fin novembre 1980 un texte disant que dans toutes ces manigances, « Lacan n’y était pour rien ».
– D’où « la dispersion » des Milles-et-un !
– C’est là que cette bande de promeneurs dans la forêt de Rambouillet, ont décidé que pour eux ce serait « motus et bouche cousue » et peut-être aussi, « promis, juré, je crache par terre, et « crapeau bleu ! ».

Le pacte est le suivant : « Nous allons passer outre à la CAUSE FREUDIENNE », et nous allons fonder l’École de la Cause Freudienne (ECF).

Nous nous engageons à dire que c’est Lacan son fondateur (de « l’école des ses élèves », désignant ainsi l’ECF future). Lacan sera désigné comme étant son fondateur – la preuve puisqu’il en est le premier Président.

Voilà ce dont je peux témoigner, « en mon âme et conscience » (expression juridique de la bonne foi d’un témoin devant les tribunaux).
J’en étais parce que je voulais rester avec Lacan, je poursuivais avec lui ma cure et mes contrôles, jusqu’à fin mai, début juin 1981.
Nous nous sommes séparés en plein accord.
CQFD.


Intervention à l’EFP Du symptôme au Sinthome, qui est qui ? Patrick Valas, 9 septembre 1981.

La TROISIÈME 2020-2021 un séminaire de Patrick Valas depuis Paris vers Internet

Cette 1er Récréation du 22 mars 2020 a été enregistrée par le psychanalyste Jean Charmoille.

2ème séance Récréation du 26 avril 2020

Comment devenir psychanalyste et le rester ?

« Comme je l’ai annoncé récemment, nous allons faire une lecture «appliquée» de la conférence que Lacan a donnée à Rome le 1e novembre 1974, intitulée : La Troisième. Je fais la promesse que quiconque, même ceux qui ne connaissent pas Lacan et qui trouvent qu’il est aussi illisible, qu’incompréhensible, à croire qu’il l’a fait exprès, pour ne pas donner prise au commerce culturel de notre temps, je leur promets qu’au terme de notre travail, ils seront à l’aise avec son enseignement, et plus du tout embarrassé de lui, comme peut l’être un poisson d’une pomme.
En effet, pour ce faire, Lacan use dans ses textes d’une dysorthographie calculée, d’un agrammatisme infernal, sans compter les 789 néologismes qu’il a élucubrés, par son maniement de « Lalangue » parlée.
Nous disposerons de la transcription de son texte, faite à partir de l’audio que j’ai eu la chance de pouvoir enregistrer à l’époque « in live ».

Chacun pourra ainsi noter ce qu’il a entendu, même s’il s’agit d’un seul mot, et le mettre au débat. Nous procéderons de la façon suivante :
À chaque session de ce séminaire, on commencera par écouter l’audio, pendant une dizaine de minutes, et de suite après nous ouvrirons la discussion.

Il ne s’agira pas d’un séminaire tenu ex-cathedra. Je fais juste ici une petite introduction.

A) La Troisième Pourquoi Lacan a-t’il donné ce titre à son intervention ?
Parce qu’il précise que c’est la 3e fois qu’il parle à Rome, dans un congrès, ici celui de l’École Freudienne de Paris (en 1974), qu’il appelle «monécole».

B) La première fois c’était en 1953, soit le moment où il ouvre son enseignement au public, alors qu’auparavant il le faisait chez lui, en le réservant à quelques privilégiés.
Son titre : Fonction et Champ de la Parole et du langage dans la psychanalyse

C) La deuxième fois date de décembre 1967, intitulée:
De Rome 1953 à Rome 1967 – Raison d’un échec Quel est cet échec ?

Parce que sa Proposition pour l’analyste de l’école (AE), d’octobre 1967 (soit 3 ans après sa création de l’École Freudienne de Paris (EFP) a été contestée dans son école et a même entrainé une scission où figuraient des psychanalystes de qualité, très proches de lui comme Piera-Aulagnier et François Perrier publiant plus tard son livre Chaussée d’Antin, qui a connu un grand succès. Finalement la proposition de Lacan, un peu modifiée est mise en acte en Décembre 1967. Cette insistance de Lacan pour aller à Rome en cas de crise et pour pouvoir y trouver une issue, n’est pas sans rappeler celle de Freud, venu à Rome plusieurs fois (non sans difficulté subjective pour lui), allant admirer Le Moïse de Michel-Ange sise en l’église Saint-Pierre aux liens.

En 1974 Lacan avait le projet de fonder un groupe italien, dont l’École serait le produit à partir de la mise en acte de la procédure de la passe.
Dans ce groupe il y avaient 3 analystes, tous analysants de Lacan. Armando Verdiglione (de Milan), Giacomo Contri (Milan) et Muriel Drazien (Rome). Ils espéraient tous les trois qu’une école lacanienne serait fondée à l’occasion du congrès de l’EPP en 1974.
Lacan a refusé, leur proposant justement de la fonder à partir de l’expérience de la passe.
Ils seraient tous les trois « passeurs » pour mettre en place cette procédure, ce qui n’a pas eu de suite… pour des raisons diversement valables. »


Patrick Valas, le 19 mars 2020, à Paris en confinement…

LE TRANSFERT

LE TRANSFERT N’EST PAS UN MOYEN, C’EST UN RÉSULTAT, contrairement à ce que pense la doxa, et les  psychanalystes ignorantins décidés de Lacan, mais pas de Freud forcément.En effet il ne faut pas confondre « l’amour » de transfert, qui est actuel, authentique et réel dans la cure, sans être pour autant la pâle reproduction d’un amour plus ancien de l’histoire du sujet.

L’amour pour le sujet est donc essentiellement un affect qui appartient pour chacun à son « Imaginaire spécifique », où Lacan loge le corps dans sa forme, au niveau du cercle de son nœud Borroméen, rejoignant Freud avançant que l’amour vient du corps. Moyennant dire à quelqu’un : « je t’aime » n’est pas différent que de lui dire « j’aime le ragoût de mouton ».

Chez le « parlêtre », le corps doit être distingué de « l’organisme vivant », que les sciences de la vie essayent d’explorer, en passant sous les représentations langagières, en sorte que « l’organisme vivant », dont nous ne savons pas grand chose, nous le manquons sans cesse , parce que nous ne savons rien de la vie. L’organisme vivant, se situe au niveau du Réel (R).  

Le transfert, proprement dit, relève du Symbolique, logé donc au niveau du cercle (S), du noeud borroméen. Lacan y place la mort, car en effet les signifiants de « lalangue » pénètrent et s’enracinent profondément dans le corps en animant et parasitant sa jouissance, mortifiant ainsi le corps. Le Transfert donc est à saisir comme un déplacement – c’est sa définition linguistique originaire, d’un point à un autre. Comme le TGV, peut vous conduire de Paris à Lyon en 2h1/2. Dans la psychanalyse, on peut dire qu’il y a un déplacement de la position du sujet d’un point « signifiant » de son historiole où il restait « fixé, épinglé », comme son symptôme qui se répète, et qui  le fait souffrir de son corps ou de son esprit, raison pour laquelle le sujet vient demander de faire une psychanalyse,  à un autre signifiant nouveau pour lui. Comme le dit Lacan : « c’est en repérant les amarres de son être à la chaine signifiante (puisque le désir est indestructible selon Freud) que le sujet peut changer le cours de son histoire ».

L’analyste intervient dans le discours que lui tient son analysant, où se découvre que « l’association libre » (bien mal nommée) car en réalité elle est plutôt une « association associée », selon une logique implacable, un « Automaton », dans lequel l’analyste introduit une « Tuché », une touche, soit une coupure, par l’interprétation qui joue de « l’équivoque signifiante », et non pas de l’explication, ni de la signification. Comment comprendre cela ? « Équivoque », ne veut pas  dire floue, vaseuse, comme on comprend ce terme habituellement.

L’équivoque de l’interprétation analytique est à entendre comme l’ouverture d’un carrefour, où une multiplicité de « sens giratoires » deviennent possibles pour l’analysant, comme un bougé par rapport à son « Symptôme » (Sinthome). À force de traverser ces carrefours, le sujet pendant son analyse, va apprendre à apprendre comment faire avec son Sinthome, en sorte qu’il conquiert un savoir nouveau, mieux même un « savoir-y-faire » avec lui. Ce qui peut lui rendre la vie un peu plus amie… La suite, lui appartient. Il peut vouloir devenir à son tour psychanalyste, en poussant le bouchon un petit peu plus loin,  mais ça c’est une autre histoire.

Patrick Valas, work in progress, le 15 aout 2019.

JACQUES LACAN Le Séminaire sur « L’Homme aux loups » (1952) notes d’un auditeur rédigées par Jacques-Alain Miller


REFOULEMENT ET VERITE

Nous avons étudié l’an dernier le cas Dora.

Cette étude nous a permis de prendre sur le sujet du transfert des vues nouvelles, que je résumerai ainsi – le transfert est lié à des anticipations subjectives chez l’analyste, tandis que le contretransfert peut être considéré comme la somme des préjugés de l’ analyste.

Nous abordons cette année un autre cas de Freud, celui de l’Homme aux loups. Il nous faut tenter de voir ce que signifie ce texte, et ce qu’il apporte.

L’Homme aux loups, quel est le personnage que nous dénommons ainsi ?
Une partie de son drame tient en ceci, que son insertion dans la société est, pour ainsi dire, désinserrée. Il faut noter qu’il fut très précocement séparé de tout ce qui pouvait, sur le plan social, constituer pour lui un modèle. Toute la suite de son histoire est à situer dans ce contexte.

Ce personnage présente un certain trouble névrotique, qui s’est trouvé qualifié d’état maniaco-dépressif – ce, avant que Freud ne le voit, et Freud n’adopte pas cette classification nosographique.
Selon lui, l’état que présente l’Homme aux loups doit être considéré comme suivant la guérison spontanée d’une névrose obsessionnelle.

Il convient encore de préciser qu’après l’analyse avec Freud, le sujet présenta un comportement psychotique. Freud a donc publié ce cas comme l’histoire d’une névrose infantile, névrose de l’enfance qui a eu des manifestations diverses et variées dans leur structure.

Sur quoi son observation est-elle centrée ? A y regarder de près, elle ; se concentre sur la recherche détaillée, passionnée, et, pourrait-on dire, contre les faits, de l’existence ou de la non-existence, d’événements traumatisants dans la prime enfance. Ses idées sur le sujet des événements traumatiques de la prime enfance, Freud les tira de son champ d’expérience, et il insiste souvent dans ses écrits sur la difficulté qu’il éprouva à les maintenir.

En effet, les tentatives ne manquèrent pas, au sein de son propre groupe même, pour en diminuer la portée, pour les rendre plus acceptables au commun. De là naquirent les scissions inaugurées par Jung et Adler.

Mais dès avant la déviation jungienne, dès le début de ses recherches sur l’hystérie, les histoires de séduction ou de viol s’avéraient avec trop de régularité fermement fantasmatique pour que l’on n’en fût pas frappé, bien que cela ne constituât pas, à vrai dire, une objection entièrement valable contre la réalité de ces événements traumatiques.

Une objection plus grave est le caractère stéréotypé de la scène primitive. Il s’agit toujours d’un coïtus a tergo . Il y a là quelque chose de très problématique. Plutôt que d’un événement réel, ne s’agirait-il pas d’un schéma, d’une image phylogénétique., ressurgissant dans la reviviscence imaginaire ? Voyez là-dessus le cinquième chapitre de l’observation. .

C’est là qu’il convient de rappeler ce qui est essentiel dans une analyse, à savoir que le sujet ne soit pas détourné de la réalisation pleine et entière de ce qui a été ce que nous devons appeler son histoire.

Qu’est-ce qu’une analyse ? – sinon ce qui doit permettre au sujet d’assumer pleinement ce qui a été sa propre histoire.
Or, dans l’analyse de l’Homme aux loups précisément, Freud n’a jamais pu obtenir à proprement parler du sujet, la réminiscence de la réalité, dans le passé, de la scène- cette scène autour de quoi tourne pourtant toute l’analyse.

Pour s’orienter dans ce débat, il faut, sur ce qu’est un événement, faire une distinction. La réalité de l’événement est une chose, mais ce n’est pas tout. Il y a quelque chose d’autre – l’historicité de l’événement.

De quoi s’agit-il ? De quelque chose de souple et de décisif, qui fut une impression chez le sujet, et qui domina, et qui s’avère nécessaire à expliquer la suite de son comportement. Et c’est cela qui demeure l’importance essentielle de la discussion à laquelle se livre Freud autour de l’événement traumatique initial. Cet événement ne fait donc pas l’objet d’une réminiscence du sujet. Il est reconstitué très indirectement à partir du rêve des loups. Et c’est Freud qui apprend au sujet à le lire.

Ce rêve se traduit comme un délire. Pour le traduire, il n’est que de l’inverser – Les loups me regardent immobiles – Je regarde une scène particulièrement agitée. On peut ajouter – Ces loups ont de belles queues – Gare à la mienne ! La lecture du rêve amène à la scène reconstruite, qui est ensuite assumée par le sujet.

Notez, à propos de l’interprétation, l’attention portée par Freud au travail du rêve. La signification d’un rêve se lit pour lui dans le travail d’élaboration, de transformation. Une fois reconstruit, l’événement traumatique permet de comprendre tout ce qui s’est passé ensuite, et tout ce qui est assumé par le sujet comme son histoire.

Il n’est pas inutile de se demander à ce propos – qu’est-ce que l’histoire ? L’histoire est-elle une dimension proprement humaine ?

Je réponds – l’histoire est de l’ordre de la vérité. C’est une vérité qui a cette propriété que le sujet qui l’assume en dépend dans sa constitution même de sujet. Et réciproquement, cette histoire dépend aussi du sujet lui-même, en tant qu’il la pense et repense à sa façon.

Demandons-nous maintenant ce qu’est l’expérience psychanalytique au regard de cette vérité. Une psychanalyse n’est-elle achevée que lorsque l’analysé est capable d’avoir pleine conscience de lui-même ?

Ce qu’exige l’expérience de Freud, est exactement ceci – que le sujet qui parle réalise, dans un certain champ qui est celui des rapports symboliques, une intégration difficile – celle de sa sexualité.

Sa sexualité est une réalité qui lui échappe en partie, dans la mesure même où il a échoué à symboliser d’une humaine certains rapports symboliques.
Cette intégration doit s’accomplir dans l’expérience en tant qu’elle se situe pour le sujet sur le plan de ce que nous appelons sa vérité, c’est-à-dire en tant qu’elle est une expérience, si l’on peut dire, en première personne.

Qu’en est-il s’agissant de l’Homme aux loups ? Pourquoi les séances n’apportent-elles rien pendant des mois et des années ?

C’est qu’il s’agit d’un sujet à proprement parler isolé, de par sa position de riche, d’un sujet dont le moi est un moi fort, comme l’est d’ailleurs tout moi
(…) dans l’autre.

J’ai parlé de l’intégration symbolique de la sexualité. En effet, la sexualité humaine requiert l’intervention d’un plan proprement culturel, pour autant que c’est par rapport au père que le sujet a à se situer. L’Homme aux loups passe pour ce faire par la phobie. Il y a intervention de l’animal. Entendons bien ce que cela signifie, dès lors que Freud allègue à ce propos le totémisme.

Cela signifie que le drame de l’OEdipe, qui est le drame du meurtre du père, passe par les rapports symboliques. Il s’agit de sublimation, dit-on. Mais qu’est-ce que la sublimation ? – sinon la socialisation des instincts.

Il y a refoulement. Certes, mais qu’est-ce que le refoulement ?

Disons que c’est l’exclusion, hors de la conscience, d’un certain (…) relationnel qui n’en continue pas moins à dominer le sujet. Une situation exclue de la conscience se trouve, par le refoulement, dotée d’une puissance d’attraction qui lui est propre, qui entraîne aveuglement et méconnaissance au niveau du système conscient subjectif. Tout ce qui est coordonné à cette situation tend à rejoindre la masse du refoulé.

C’est là ce qui constitue le système de l’inconscient, lequel a une inertie propre, et continue à attirer dans cette sphère d’amnésie tout ce qui y est connexe. C’est là ce qui gène la réalisation du sujet -comme, par exemple, ayant vécu telle situation œdipienne.

Or, tout cela est, chez un sujet névrosé, assez électivement localisé autour du rapport au père et à la mère c’est-à-dire autour du complexe d’OEdipe.

Il demeure qu’à côté de ses incidences sur la genèse des névroses, le complexe d’OEdipe a aussi une fonction normativante.

Jacques Lacan, sur la crise de la Psychanalyse

Jacques Lacan, sur la crise de la Psychanalyse

Entretien réalisé en 1974 par Emilio Granzotto pour le magazine italien Panorama et publié dans le numéro 428 du Magazine Littéraire en février 2004

On parle de plus en plus souvent de crise de la psychanalyse. Sigmund Freud, dit-on, est dépassé, la société moderne a découvert que son œuvre ne saurait suffire pour comprendre l’homme, ni pour interpréter à fond son rapport avec le monde.  

Jacques Lacan:

Ce sont des histoires.
En premier lieu, la crise.
Elle n’existe pas, il ne peut y en avoir.
La psychanalyse n’a pas tout à fait trouvé ses propres limites, pas encore.
Il y a encore tellement à découvrir dans la pratique et dans la connaissance.
En psychanalyse, il n’y a pas de solution immédiate, mais seulement la longue et patiente recherche des raisons. Deuxièmement, Freud.
Comment le juger dépassé alors que nous ne l’avons pas entièrement compris ?
Ce qui est certain, c’est qu’il nous a fait connaître des choses tout à fait nouvelles, qu’on n’aurait pas même imaginées avant lui.
Depuis les problèmes de l’inconscient à l’importance de la sexualité, de l’accès au symbolique à l’assujettissement aux lois du langage.
Sa doctrine a mis en question la vérité, c’est une affaire qui concerne tous et chacun personnellement.
C’est bien autre chose qu’une crise.
Je le répète : nous sommes loin de Freud.
Son nom a aussi servi à couvrir beaucoup de choses, il y a eu des déviations, les épigones n’ont pas toujours suivi fidèlement le modèle, il s’est créé des confusions.
Après sa mort en 1939, certains de ses élèves ont aussi prétendu exercer autrement la psychanalyse réduisant son enseignement à quelque formule banale : la technique comme rituel, la pratique restreinte au traitement du comportement, et comme moyen la réadaptation de l’individu à son milieu social.
C’est la négation de Freud, une psychanalyse de confort, de salon.
Il l’avait lui-même prévu.

Il y a trois positions intenables, disait-il, trois tâches impossibles : gouverner, éduquer, et exercer la psychanalyse.   

De nos jours, peu importe qui prend la responsabilité de gouverner, et tout le monde se prétend éducateur.
Quant aux psychanalystes, Dieu merci, ils prospèrent, comme les mages et guérisseurs.
Proposer aux gens de les aider signifie un succès assuré, et la clientèle se bousculant à la porte. La psychanalyse, c’est autre chose.

Quoi exactement ?  

Je la définis comme symptôme – révélateur du malaise de la civilisation dans laquelle nous vivons.
Certes, ce n’est pas une philosophie.
J’abhorre la philosophie, il y a tellement de temps qu’elle ne dit plus rien d’intéressant.
La psychanalyse n’est pas non plus une foi, et il ne me plait pas de l’appeler une science.
Disons que c’est une pratique, et qu’elle s’occupe de ce qui ne va pas. Terriblement difficile parce qu’elle prétend introduire dans la vie de tous les jours l’impossible, l’imaginaire. Elle a obtenu certains résultats jusqu’à présent, mais elle n’a pas encore de règles, et elle se prête à toutes sortes d’équivoques.
Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de quelque chose de totalement nouveau, soit au regard de la médecine, soit à celui de la psychologie et ses annexes.
Elle est aussi très jeune.
Freud est mort depuis trente-cinq ans à peine.
Son premier livre, L’Interprétation des rêves, a été publié en 1900, avec très peu de succès. Il s’en est vendu, je crois, trois cents exemplaires en quelques années.
Il avait peu d’élèves, qu’on prenait pour des fous, et pas même d’accord sur la façon de mettre en pratique et d’interpréter ce qu’ils avaient appris.

Qu’est-ce qui ne va pas, aujourd’hui dans l’homme ?  

C’est cette grande lassitude, la vie comme conséquence de la course au progrès.
Par la psychanalyse, les gens s’attendent à découvrir jusqu’où on peut aller en traînant cette lassitude.

Qu’est-ce qui pousse les gens à se faire analyser ? La peur.   

Quand il lui arrive des choses, même voulues par lui, des choses qu’il ne comprend pas, l’homme a peur.
Il souffre de ne pas comprendre, et petit à petit il tombe dans un état de panique.
C’est la névrose.
Dans la névrose hystérique, le corps devient malade de la peur d’être malade, et sans l’être en réalité.
Dans la névrose obsessionnelle, la peur met dans la tête des choses bizarres, des pensées qu’on ne peut contrôler, des phobies dans lesquelles les formes et les objets acquièrent des significations diverses et qui font peur.

Par exemple ?
Il arrive au névrosé de se sentir contraint par un besoin effrayant d’aller des dizaines de fois vérifier si un robinet est vraiment fermé, ou si une chose est bien à sa place, en sachant cependant avec certitude que le robinet est comme il doit être et que la chose est à la place où elle doit se trouver.
Il n’y a pas de pilules qui guérissent cela.
Il faut découvrir pourquoi cela vous arrive, et savoir ce que cela signifie.
Et la cure ?
Le névrosé est un malade qui se soigne avec la parole, et avant tout avec la sienne.

Il doit parler, raconter, s’expliquer lui-même.

Freud définit la psychanalyse comme l’assomption de la part du sujet de sa propre histoire, dans la mesure où elle est constituée par la parole adressée à un autre.  

La psychanalyse est le règne de la parole, il n’y a pas d’autre remède.
Freud expliquait que l’inconscient n’est pas tant profond qu’inaccessible à l’approfondissement conscient.
Et il disait que dans cet inconscient, celui qui parle est un sujet dans le sujet, transcendant le sujet.
La parole est la grande force de la psychanalyse.

Parole de qui ?
Du malade ou du psychanalyste.

En psychanalyse les termes « malade », « médecin », « remède » ne sont pas plus justes que les formules au passif qu’on adopte communément.

On dit : « se faire psychanalyser ».
C’est un tort.
Celui qui fait le vrai travail en analyse, c’est celui qui parle, le sujet analysant.
Même s’il le fait de la manière suggérée par l’analyste qui lui indique comment procéder, et l’aide par ses interventions.
Lui est aussi fournie une interprétation.
A première vue, elle semble donner un sens à ce que dit l’analysant.
En réalité, l’interprétation est plus subtile, tendant à effacer le sens des choses dont souffre le sujet.
Le but est de lui montrer à travers son propre récit que le symptôme, la maladie disons-le, n’a aucun rapport avec rien, qu’elle est privée de quelque sens que ce soit.
Même si en apparence elle est réelle, elle n’existe pas.
Les voies par lesquelles procède cet acte de la parole réclament beaucoup de pratique et une infinie patience.

La patience et la mesure sont les instruments de la psychanalyse.   

La technique consiste à savoir mesurer l’aide qu’on donne au sujet analysant.
Par conséquent, la psychanalyse est difficile.

Quand on parle de Jacques Lacan on associe inévitablement ce nom à une formule, le « retour à Freud ». Qu’est-ce que cela signifie ?  

Exactement ce qui est dit. La psychanalyse, c’est Freud.
Si l’on veut faire de la psychanalyse, il faut revenir à Freud, à ses termes et à ses définitions, lus et interprétés au sens littéral. J’ai fondé à Paris une Ecole freudienne précisément dans ce but.

Il y a vingt ans et plus que j’expose mon point de vue : retourner à Freud signifie simplement dégager le terrain des déviations et des équivoques de la phénoménologie existentielle par exemple, comme du formalisme institutionnel des sociétés psychanalytiques, en reprenant la lecture de l’enseignement de Freud selon les principes définis et énumérés à partir de son travail.
Relire Freud veut dire seulement relire Freud.
Qui ne le fait pas, en psychanalyse, utilise une formule abusive.
Mais Freud est difficile.
Et Lacan, dit-on, le rend carrément incompréhensible.

A Lacan on reproche de parler et surtout d’écrire de telle manière que seulement très peu d’adeptes puissent espérer comprendre.  

Je le sais, on me tient pour un obscur qui cache sa pensée dans des rideaux de fumée.
Je me demande pourquoi.
A propos de l’analyse, je répète avec Freud que c’est « le jeu intersubjectif à travers lequel la vérité entre dans le réel ».
N’est-ce pas clair ?
Mais la psychanalyse n’est pas une affaire pour enfants.
Mes livres sont définis comme incompréhensibles.
Mais pour qui ?
Je ne les ai pas écrits pour tout le monde, pour qu’ils soient compris par tous.
Au contraire, je ne me suis jamais moindrement occupé de complaire à quelque lecteur que ce soit.
J’avais des choses à dire et je les ai dites.
Il me suffit d’avoir un public qui lit.
S’il ne comprend pas, patience.
Quant au nombre de lecteurs, j’ai eu plus de chance que Freud.
Mes livres sont même trop lus, j’en suis étonné.

Je suis aussi convaincu que dans dix ans au maximum, celui qui me lira me trouvera tout à fait transparent, comme un beau verre de bière.   

Peut-être dira-t-on alors : « Ce Lacan, quelle banalité ! »
Quelles sont les caractéristiques du lacanisme ?
C’est un peu tôt pour le dire, au moment où le lacanisme n’existe pas encore.
On en sent à peine l’odeur, comme un pressentiment.
Lacan, en tous les cas, est un monsieur qui pratique depuis au moins quarante ans la psychanalyse, et qui depuis autant d’années l’étudie.
Je crois dans le structuralisme et dans la science du langage.
J’ai écrit dans mon livre que « ce à quoi nous ramène la découverte de Freud c’est l’énormité de l’ordre dans lequel nous sommes entrés, auquel nous sommes, si l’on peut s’exprimer ainsi, nés une seconde fois, en sortant de l’état appelé à juste titre infans, sans parole ».

L’ordre symbolique sur quoi Freud a fondé sa découverte est constitué par le langage comme moment du discours universel concret.   

C’est le monde de la parole qui crée le monde des choses, initialement confuses dans tout ce qui est en devenir.
Il n’y a que les paroles pour donner un sens accompli à l’essence des choses.
Sans les paroles, rien n’existerait.

Que serait le plaisir sans l’intermédiaire de la parole ?  

Mon idée est que Freud, en énonçant dans ses premières œuvres – L’Interprétation des rêves, Au-delà du principe du plaisir, Totem et tabou – les lois de l’inconscient, a formulé, en précurseur, les théories avec lesquelles quelques années plus tard Ferdinand de Saussure aurait ouvert la voie à la linguistique moderne.

Et la pensée pure ? Elle est soumise comme tout le reste aux lois du langage.   

Il n’y a que les paroles qui puissent l’engendrer et lui donner consistance.
Sans le langage l’humanité ne ferait pas un pas en avant dans les recherches de la pensée.
C’est le cas de la psychanalyse.
Quelle que soit la fonction qu’on lui attribue, agent de guérison, de formation, ou de sondage, il n’y a qu’un seul médium dont on se serve : la parole du patient.
Et toute parole mérite réponse.
L’analyse en tant que dialogue, donc.
Il y a des gens qui l’interprètent plutôt comme un succédané de la confession.
Mais quelle confession ?
Au psychanalyste on confesse un beau néant.
On se laisse aller à lui dire, simplement, tout ce qui vous passe par la tête.
Des paroles, précisément.

La découverte de la psychanalyse, c’est l’homme comme animal parlant.   

Il appartient à l’analyste d’ordonner les paroles qu’il entend et de leur donner un sens, une signification.
Pour faire une bonne analyse, il faut l’accord, l’entente entre l’analysant et l’analyste.
A travers le discours de l’un, l’autre cherche à se faire une idée de ce dont il s’agit, et de trouver au-delà du symptôme apparent le nœud difficile de la vérité.
L’autre fonction de l’analyste est d’expliquer le sens des paroles pour faire comprendre au patient ce qu’on peut attendre de l’analyse.
C’est un rapport d’extrême confiance.
Plutôt un échange, dans lequel l’important est que l’un parle et l’autre écoute.
Aussi le silence.
L’analyste ne pose pas de question et n’a pas d’idées.
Il ne donne que les réponses qu’il veut bien donner aux questions que suscite son envie.
Mais à la fin des fins, l’analysant va toujours où l’analyste le mène.
Vous venez de parler de la cure.

Y a-t-il possibilité de guérir ?   

Sort-on de la névrose ?
La psychanalyse réussit quand elle déblaie le terrain, sort du symptôme, sort du réel.
C’est-à-dire lorsqu’elle parvient à la vérité.
Pouvez-vous énoncer le même concept d’une manière moins lacanienne ?
J’appelle symptôme tout ce qui vient du réel.
Et le réel, tout ce qui ne va pas, qui ne fonctionne pas, qui s’oppose à la vie de l’homme et à l’affrontement de sa personnalité. Le réel revient toujours à la même place.
Vous le retrouverez toujours là, avec les mêmes semblants.
Les scientifiques ont beau dire que rien n’est impossible dans le réel.
Il faut un sacré toupet pour affirmer des choses de ce genre, ou bien, comme je le soupçonne, la totale ignorance de ce qu’on fait et dit.
Le réel et l’impossible sont antithétiques, ils ne peuvent aller ensemble.
L’analyse pousse le sujet vers l’impossible, elle lui suggère de considérer le monde comme il est vraiment, c’est-à-dire imaginaire, sans signification.
Tandis que le réel, comme un oiseau vorace, ne fait que de se nourrir de choses sensées, d’actions qui ont un sens.
On entend répéter qu’il faut donner un sens à ceci et cela, à ses propres pensées, à ses propres aspirations, aux désirs, au sexe, à la vie.

Mais de la vie nous ne savons rien de rien.   

Les savants s’essoufflent à nous l’expliquer.
Ma peur est que par leur faute, le réel, cette chose monstrueuse qui n’existe pas, finisse par prendre, par l’emporter.
La science se substitue à la religion, et elle est autrement plus despotique, obtuse et obscurantiste.
Il y a un dieu-atome, un dieu-espace, etc.

Si la science gagne ou la religion, la psychanalyse est finie.  

De nos jours, quel rapport y a-t-il entre la science et la psychanalyse ?

Pour moi, la seule science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la science-fiction.   

L’autre, l’officielle, qui a ses autels dans les laboratoires, avance à tâtons, sans juste milieu.
Et elle commence même à avoir peur de son ombre.
Il semble que vienne pour les savants le moment de l’angoisse.
Dans leurs laboratoires aseptiques, roulés dans leurs blouses empesées, ces vieux bambins qui jouent avec des choses inconnues, en fabriquant des appareils toujours plus compliqués et en inventant des formules toujours plus obscures, commencent à se demander ce qui pourra advenir demain, ce que ces recherches toujours nouvelles finiront par amener.
Enfin ! dis-je.
Et s’il était trop tard ?
Les biologistes se le demandent maintenant, ou les physiciens, les chimistes.
Pour moi, ils sont fous.
Alors qu’ils sont déjà en train de changer la face de l’univers, il leur vient à l’esprit seulement à présent de se demander si par hasard ça ne peut pas être dangereux.
Et si tout sautait ?

Si les bactéries élevées si amoureusement dans les blancs laboratoires se transformaient en ennemis mortels ? Si le monde était balayé par une horde de ces bactéries avec toute la merde qui l’habite à commencer par ces savants des laboratoires ?  

Aux trois positions impossibles de Freud, gouvernement, éducation, psychanalyse, j’en ajouterai une quatrième, la science.   

A ceci près, que les savants ne savent pas que leur position est insoutenable.
Voilà une vision assez pessimiste de ce qu’on appelle progrès.
Non, c’est tout autre chose.

Je ne suis pas pessimiste.  

Il n’arrivera rien.
Pour la simple raison que l’homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire lui-même.
Personnellement, je trouverais merveilleux un fléau total produit pour l’homme.
Ce serait la preuve qu’il est arrivé à faire quelque chose avec ses mains, sa tête, sans interventions divine, naturelle ou autres.
Toutes ces belles bactéries suralimentées pour l’amusement, répandues à travers le monde comme les sauterelles de la Bible, signifieraient le triomphe de l’homme.
Mais ça n’arrivera pas.
La science traverse heureusement sa crise de responsabilité, tout rentrera dans l’ordre des choses, comme on dit. Je l’ai annoncé : le réel prendra l’avantage, comme toujours.
Et nous serons, comme toujours foutus.
Autre paradoxe de Jacques Lacan.

On vous reproche, outre la difficulté de la langue et l’obscurité des concepts, les jeux de mots, les plaisanteries de langage, les calembours à la française, et justement, les paradoxes.   

Celui qui vous écoute ou qui vous lit a le droit de se sentir désorienté.
Je ne plaisante pas en fait, je dis des choses très sérieuses.
Je me sers seulement de la parole comme les savants dont j’ai parlé de leurs alambics et de leurs montages électroniques. Je cherche à me référer toujours à l’expérience de la psychanalyse.

Vous dites : le réel n’existe pas.   

Mais l’homme moyen sait que le réel c’est le monde, tout ce qui l’entoure, qu’il voit à l’œil nu, touche.
Débarrassons-nous aussi de cet homme moyen qui, tout d’abord, n’existe pas.
Ce n’est qu’une fiction statistique.
Il existe des individus, c’est tout.
Quand j’entends parler d’homme de la rue, d’enquêtes doxa, de phénomènes de masse et de choses de ce genre je pense à tous les patients que j’ai vus passer sur le divan en quarante années d’écoute.
Aucun, en quelque mesure, n’est semblable à l’autre, aucun n’a les mêmes phobies, les mêmes angoisses, la même façon de raconter, la même peur de ne pas comprendre.
L’homme moyen, qui est-ce ?
Moi, vous, mon concierge, le président de la République ?
Nous parlions de réel, du monde que nous voyons tous.
Justement.
La différence entre le réel, c’est-à-dire ce qui ne va pas et le symbolique, l’imaginaire, c’est-à-dire la vérité, c’est que le réel, c’est le monde.
Pour constater que le monde n’existe pas, qu’il n’y en a pas, il suffit de penser à toutes les banalités qu’une infinité d’imbéciles croient être le monde.
Et j’invite mes amis de Panorama, avant de m’accuser de paradoxe, à bien réfléchir sur ce qu’ils ont lu à peine.
On dirait que vous êtes toujours plus pessimiste.
Ce n’est pas vrai.

Je ne me range ni parmi les alarmistes, ni parmi les angoissés. Malheur au psychanalyste qui n’aurait pas dépassé le stade de l’angoisse.   

C’est vrai, il y a autour de nous des choses horripilantes et dévorantes, comme la télévision par laquelle une grande partie de nous est régulièrement phagocytée.
Mais ce n’est que parce qu’il existe des gens qui se laissent phagocyter, qui s’inventent même un intérêt pour ce qu’ils voient.
Et puis il y a d’autres trucs monstrueux autrement dévorants : les fusées qui vont sur la lune, les recherches au fond des océans, etc.
Toutes choses qui dévorent.
Mais il n’y a pas de quoi en faire un drame.
Je suis certain que lorsque nous en aurons assez des fusées, de la télévision et de toutes leurs maudites recherches à vide, nous trouverons autre chose de quoi nous occuper.

C’est une réviviscence de la religion, n’est-ce pas ? Et quel meilleur monstre dévorant que la religion ?   

C’est une fête continuelle, de quoi se divertir pour des siècles comme cela a déjà été démontré.
Ma réponse à tout cela, c’est que l’homme a toujours su s’adapter au mal.
Le seul réel qu’on puisse concevoir, auquel nous avons accès est justement celui-ci, il faudra bien s’en faire une raison : donner un sens aux choses, comme nous disions.
Autrement, l’homme n’aurait pas d’angoisse, Freud ne serait pas devenu célèbre, et je serais professeur de lycée.
Les angoisses sont-elles toujours de cette nature ou existe-t-il des angoisses liées à certaines conditions sociales, à certaine époque historique, à certaines latitudes ?
L’angoisse du savant qui a peur de ses découvertes peut sembler récente.
Mais que savons-nous de ce qui est arrivé dans d’autres temps ?
Des drames des autres chercheurs ?

L’angoisse de l’ouvrier esclave de la chaîne de montage comme d’une rame de galère, c’est l’angoisse d’aujourd’hui. Ou, plus simplement, elle est liée aux définitions et paroles d’aujourd’hui.  

Mais qu’est-ce que l’angoisse pour la psychanalyse ?
Quelque chose qui se situe au-dehors de notre corps, une peur, mais de rien, que le corps, esprit compris, puisse motiver.
La peur de la peur en somme.
Beaucoup de ces peurs, beaucoup de ces angoisses, au niveau où nous les percevons ont affaire avec le sexe.
Freud disait que la sexualité, pour l’animal parlant qui s’appelle homme, est sans remède et sans espoir.
Une des tâches de l’analyste est de trouver dans la parole du patient le rapport entre l’angoisse et le sexe, ce grand inconnu.
Maintenant qu’on distribue le sexe à tous les tournants, sexe au cinéma, sexe au théâtre, à la télévision, dans les journaux, dans les chansons, sur les plages, on entend dire que les gens sont moins angoissés par les problèmes liés à la sphère sexuelle. Les tabous sont tombés, dit-on, le sexe ne fait plus peur.

La sexomanie envahissante n’est qu’un phénomène publicitaire.   

La psychanalyse est une chose sérieuse qui concerne, je le répète, une relation strictement personnelle entre deux individus : le sujet et l’analyste.

Il n’existe pas de psychanalyse collective comme il n’y a pas des angoisses ou des névroses de masse.  

Que le sexe soit mis à l’ordre du jour et exposé au coin des rues, traité comme un quelconque détergent dans les carrousels télévisés, ne comporte aucune promesse de quelque bénéfice.
Je ne dis pas que ce soit mal.
Il ne suffit certainement pas à traiter les angoisses et les problèmes particuliers.
Il fait partie de la mode, de cette feinte libéralisation qui nous est fournie, comme un bien accordé d’en haut, par la soi-disant société permissive.
Mais il ne sert pas au niveau de la psychanalyse.